Two Lovers (Un film de James Gray)
Two monsters
Par Morgane Pichot, le 18 novembre 2008 2008
Ce n’est qu’une confirmation, James Gray est un très grand metteur en scène. Après les somptueux Little Odessa, The Yards et La Nuit nous appartient, il fait dévier quelque peu sa trajectoire filmographique du policier à la pseudo romance amoureuse. Mais en fait du film romantique, Two Lovers n’a que le titre et quelques scènes clés : magie du premier baiser, des premiers échanges, des premiers textos…Sinon, ce dernier opus se révèle, avec ses personnages imparfaits et son intrigue détournée, l’antithèse du genre ; s’insérant ainsi parfaitement au sein d’une œuvre si personnelle.

Leonard (Joaquin Phoenix), la trentaine, est dépressif depuis qu’il a rompu avec son ex-petite amie à la veille de leur mariage. Désespérés, ses parents arrangent une rencontre avec la douce et jolie fille de leurs amis (et futurs acquéreurs du pressing familial…), Sandra (Vinessa Shaw). Mais entre temps, le jeune homme tombe éperdument amoureux de sa voisine, Michelle (Gwyneth Paltrow), empêtrée dans une relation complexe avec son patron, père et marié.

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Tout au long du film, le suspens s’articule autour d’une interrogation : qui des deux jeunes femmes choisira Leonard (même nom de personnage que dans The Yards) ? Choisissant alternativement l’une puis l’autre selon les circonstances et les rebondissements, le récit est balloté par cette indecision. Il est incontestablement plus attachée à Michelle mais elle ne lui offre pas la sécurité affective, financière et mentale que lui promet un avenir confortable avec Sandra. Notre héros voyant sa princesse lui échapper au dernier moment, choisit alors la douce brune. Comble de l’ironie à la fin, il lui offre une bague choisie pour l’autre, pendant qu’elle croit qu’il pleure pour leur union, alors qu’il ne s’est pas encore remis de son rêve qui vient de s’effondrer ! Encore un faux happy end donc (son objectif de départ étant de séduire et vivre avec Michelle), qui conclut merveilleusement cette fable à la fois triste et jouissive.

Même si James Gray semble ici mettre de coté le film de mafieux qui a fait sa réputation, Two Lovers mêle et condense les thématiques et les récurrences deja présentes dans ses premiers films. Les phénomènes d’échos sont nombreux : l’importance de la famille et les questions de filiation, le choix final de se ranger du coté de la raison et de la famille par désespoir d’une passion amoureuse qui échoue (avec Eva Mendes dans La Nuit nous appartient, Gwyneth Paltrow dans Two Lovers), les scènes virevoltantes de boite de nuit en prologue… Il s’agit donc moins d’un véritable tournant dans la carrière du réalisateur, que d’une démonstration de son talent à s’approprier singulierement un genre, et à réinterpréter ses passages obligés, tout en conservant ses obsessions et sa sensibilité d’artiste.

Loin des « Coups de foudre à… », Two Lovers raconte le sentiment amoureux d’aujourd’hui, avec ses téléphones portables (le ballet des sms qui impulsent le rythme et les mouvements des personnages), ses relations incestueuses etc. Joaquin Phoenix, même s’il a de quoi séduire les jeunes femmes, ne ressemble pas à Hugh Grant ; et encore moins sous les traits d’un personnage maniaco-dépressif, suicidaire, avec un peu d’embonpoint. En ce qui concerne la gente féminine, le cinéaste a inversé les clichés, la blonde n’est pas la gentille fille innocente, mais soulage sa dépression à coups d’ecstasy. Enfin, Sandra n’est pas dupe du malaise qui hante son prince charmant. Et phénomène de Roméo et Juliette pris à retors, les magouilles des parents pour les réunir sont davantage vécues comme une pression que comme un soutien. James Gray n’est pas fleur bleu, pourtant la sincérité du sentiment n’en paraît que décuplé. Rien n’est simple dans ce qui s’apparente plus à un drame sentimental et social (les parents sont des juifs new yorkais attachés à un certain héritage culturel et professionnel) qu’à un film romantique.

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En ce qui concerne la mise en scène, James Gray revient avec quelques scènes époustouflantes de mise en tension et de beauté. Celles dans la voiture et la boite de nuit sont tout simplement délicieuses, quand Léonard fait son show en improvisant une chanson et quelques pas de danse très personnels. Au restaurant, on ressent subtilement le malaise, voire l’humiliation que ressent Léonard face à Michelle et son amant. Un banal quai de métro devient l’espace d’une scène d’une finesse incroyable, qui parvient à retranscrire ce mélange d’excitation et d’hésitation si particulier des premiers jours d’un amour naissant. Meme aux plans moins importants, voire de transition, le cinéaste réussit à insuffler une force : la musique qui accompagne la vue de New York by night depuis un taxi rappelle les films passionnels de Wong Kar Wai. (Michelle et Joaquin Phoenix sont voisins, cette « passion de couloir » ressemble parfois à celle, perdue d’avance, de 2046).

James Gray révèle une nouvelle facette de son œuvre et de sa sensibilite d’artiste. Two Lovers ne donne pas moins qu’une leçon d’interprétation et de mise en scène. Le réalisateur aime à parler de « génie émotionnel » ou « d’intelligence émotionnelle », c’est ce qui ressort une nouvelle fois de ce film, au sein d’un scénario efficace, juste et touchant. C’est ce qui importe bien plus que la question du genre, ou de la forme. Quand certains s’épuisent eux-mêmes et leurs spectateurs à formaliser chaque plan, James Gray n’a pas peur d’opter en apparence pour une mise en scène classique, souhaitant par dessus tout éviter le ghetto de l’auteurisme, privilégiant la qualité du film, de sa transmission émotionnelle, et du jeu des acteurs, tout en offrant quelques scènes de virtuose. Finalement, il réalise un vrai film d’auteur, pas au sens d’un refus du classissisme mais dans son acception originelle : une œuvre pensée et animée par son créateur. Son égérie, Joaquin Phoenix, n’est ni plus ni moins que son incarnation à l’écran, le moteur de la narration : deux fois Leonard, une fois Bobby Green (dans La Nuit nous appartient). Sans oublier les entretiens dans lesquels il confie ses origines familiales, les rapports conflictuels ou difficiles qu’il a pu entretenir avec son père et son frère.

 Lire l’analyse critique de La Nuit nous appartient

Images : © 2929 Productions






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