Shotgun stories (Un film de Jeff Nichols)
Une fratrie sacrifiée
Par Morgane Pichot, le 4 février 2008
Shotgun stories raconte, avec une maîtrise étonnante pour un premier film, l’histoire d’une tragédie familiale sans fin. Dans la campagne profonde de la grande Amérique, ici l’Arkansas, deux clans se livrent bataille. A l’enterrement de leur père, ancien alcoolique qui les a abandonné, trois frères crachent verbalement et au premier degré sur sa tombe, relançant un vieux conflit avec les quatre derniers fils, issus d’un second mariage, d’un « pater familias » devenu clean, chrétien, « bien comme il faut » en somme. Entre rancune et revanche, le film prend une tournure tragique, entraîné dans le cercle vicieux de la violence et de la vengeance. Finalement, pour éviter le même sort et la même guerre à la génération suivante, leurs propres fils, ils décident d’arrêter les hostilités. Mais la douleur est vive, et une fois les deuils passés, qui sait si l’un d’eux ne remettra pas le feu aux poudres…

Shotgun stories, c’est l’histoire d’une génération sacrifiée, d’une fratrie de trois « bâtards », abandonnée par leur père et élevée dans la haine et le mépris par une mère haineuse. Par plusieurs aspects, le film nous les présente comme une meute de loups, ou de chiens errants, en manque de repères fixes et de stabilité affective. Leurs noms déjà, Son (Michael Shannon), Kid (Barlow Jacobs) et Boy (Douglas Ligon) renvoient aux « surnoms » affectifs qu’un père peut donner à ses fils, mais c’est plus pour des animaux de compagnie qu’on en fait des prénoms. Le chien de Boy, Henry, a paradoxalement un nom plus humain, il fait en fait partie intégralement du groupe, comme le quatrième frère. Les deux clans sont ainsi symétriques, à nombre égal. On voit d’ailleurs comme le chien est mis en scène lors de la première rencontre des deux groupes rivaux : pas mis a l’écart comme le fils de Son, on l’entend grogner comme si la fureur avait aussi atteinte ce chien par ailleurs très affectueux. Sa mort est perçue comme celle d’un membre à part entière et Kid le venge en allant tuer un des frères du clan ennemi. Plus tard, quand la tête de Son frappe violemment le tracteur, la première image qui apparaît après un fondu au noir, est celle d’un chien vagabond. Plan anecdotique, métaphore d’une errance entre la vie et la mort du chef de meute.

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Son, Boy, Kid et Henry vivent dans l’aléatoire, le manque de stabilité. Boy, plus peureux et moins confiant que ses deux frères, vit dans un van, sur un terrain qu’on lui prête. Son chien alterne entre le van, le jardin et le terrain de basket. Kid dort sous une tente dans le jardin de la maison de Son, dont la femme (Annie interprétée par Glenda Pannell) et le fils (Carter joué par Cole Hendrixson) viennent de partir quand le film commence. Leur mode de vie est plutôt sommaire, ils profitent des opportunités et se contentent de peu, préférant prendre le temps de vivre et d’observer. Les personnages féminins sont rares dans le film, surtout pendant la première moitié. Pourtant, il y a aussi trois « louves », trois générations de femmes. La plus ancienne, la femme du premier mariage et mère de la meute, représente bien la vieille louve solitaire, délaissée, aigrie et haineuse. La femme de Son, c’est la louve protectrice, elle emmène avec elle son fils lorsqu’elle quitte la maison. La plus jeune, c’est Cheryl (Coley Canpany), la petite amie de Kid, elle quitte à peine le nid familial qu’elle est déjà dans l’espoir de fonder son propre « clan ».

Le personnage de Shampoo (G.Alan Wilkins) est à la frontière entre les deux clans qu’il voit s’affronter. Messager plus ou moins malgré lui, son œil bandé en fait l’incarnation du « mauvais oeil ». C’est lui qui annonce à Kid que la mort du chien n’est pas accidentelle. Il ne défend aucun des deux clans, plutôt arbitre que juge, plutôt opportuniste, personnel et sans attaches.

Jeff Nichols situe l’histoire dans l’Amérique profonde, une bourgade de l’Arkansas, un bled paumé où les valeurs archaïques de la légitimité filiale, du christianisme et les notions de territoire entrent encore en compte. A l’opposé des trois premiers fils, les quatre frères Hayes suivants possèdent une grande demeure familiale. Quand Son et Boy viennent se venger de Kid, l’un des plus jeunes Hayes leur rétorquent : « tu es sur mes terres ». Avec cette Amérique sauvage, cet univers masculin à l’instinct animal, ce film prend l’envergure d’un western. Quelques plans très larges sur les champs et les grands espaces, surtout au début du film, rappellent une réflexion de John Ford. A Spielberg, pas encore cinéaste, il avait dit en substance : « Quand tu auras compris pourquoi ne pas centrer l’horizon, tu seras peut-être réalisateur ». (Spielberg raconte cette première rencontre avec John Ford, dans le documentaire Directed by John Ford de P.Bogdanovich). Jeff Nichols a réalisé un bon western contemporain sur l’Amérique profonde avec l’horizon au centre !

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En fait, la mise en scène du film est assez surprenante et originale. Le film se découpe en trois temps. La première demi-heure est intrigante, suggestive, symbolique et accrocheuse. La dernière demi-heure voit le rythme s’accélérer soudainement, les mystères de la première partie prennent sens. Les cicatrices dans le dos de Son, mises en relief dans les premiers plans, font l’objet de paris quant à leur origine. On comprend à la fin que Son a déjà défendu, longtemps avant, ses deux jeunes frères du clan ennemi, ces marques sont les vestiges des plaies. Le film est construit un peu symétriquement, que ce soit par les effets de montage parallèle entre les deux fratries, les clins d’œil (l’autoradio défaillant pour la première fratrie et le tracteur qui cale pour la seconde), ou par le phénomène d’échos entre la première et la dernière partie. On regrette une partie centrale, la deuxième demi-heure, un peu mollassonne, manquant de hargne scénaristique. La musique, (très « Amérique profonde » aussi : guitare acoustique à la Bob Dylan), touchante et présente juste ce qu’il faut, renforce la notion de conflit. Elle n’est utilisée que dans les plans avec Son, Boy et Kid ou dans des plans de coupe. Le scénario est bien mené malgré la partie centrale, original tout en restant clair et efficace (le départ de la femme au début, la mort du père comme élément déclencheur, les morts successives puis le climax quand les trois derniers frères Hayes braquent simultanément Boy).

Un premier film très prometteur, remarquable pour la virtuosité de sa première et de sa dernière partie, et pour la beauté du générique. Shotgun stories a peu de défauts, et ils sont largement compensés par le talent des acteurs, notamment le très inspiré Michael Shannon, ainsi que par la qualité des dialogues bien écrits qui le portent.

Images : © ASC Distribution






Auteur d’une performance exceptionnelle dans le nouveau film de P.T. Anderson, Paul Dano était jusqu’à aujourd’hui connu comme "celui qui ne parle pas dans Little miss sunshine". Il sera désormais le pasteur prêcheur de There will be blood. 5 autres grands personnages empreints "d’une certaine religiosité" :

  1. Robert Mitchum dans La nuit du chasseur
  2. Gérard Depardieu dans Sous le soleil de Satan
  3. Mel Gibson dans Signes
  4. Samuel L. Jackson dans Pulp Fiction
  5. Jeremy Irons dans Mission


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