Vie et mort en noir et blanc de Ian Curtis, chanteur inoubliable de Joy Division, au travers des mémoires de sa femme, Deborah Curtis. Premier film du photographe Anton Corbijn, qui le définit, au delà du simple biopic, comme “une histoire d’amour qui tourne mal”. L’histoire d’un homme déchiré, qui renouvela le rock, pour toujours.CORBIJN / Entré au NME (hebdomadaire musical britannique) en 1977, Anton Corbijn est un photographe à la carrière exemplaire. Spécialiste du noir et blanc, il entre dans la légende en shootant New Order, Depeche Mode, U2, Nirvana, Eastwood et... Joy Division, dont les clichés le firent connaître au grand public. Réalisateur prolifique de videoclips, Control est son premier long-métrage, à la fois personnel et très réaliste. Et c’est un véritable travail de photographe, le noir et blanc est magnifique, et complètement approprié à l’histoire, à cette Angleterre prolétaire des années 80. La réalisation est minutieuse, les cadres très précis, c’est un régal, avec une utilisation intelligente du plan fixe, sauvé de l’ennui par une construction en profondeur de l’image. Anton Corbijn ne s’implique pas directement, mais par touches esthétiques, dans la vie de Curtis. Le biopic est un exercice souvent périlleux, d’autant plus dans le domaine musical. Le souvenir du film de Oliver Stone sur les Doors, caricatural et infidèle, ou encore les catastrophiques blockbusters Hip Hop ont amenés le public et la critique à une certaine réticence envers le style. Mais c’est là où Corbijn triomphe, finalement, en bâtissant un récit à la limite de la rupture, sur la corde, parfaitement adapté à la personnalité noire et complexe de Curtis.

CURTIS / Le film est construit autour de Curtis, donc. Son enfance n’occupe que le premier quart d’heure, mais on ressent bien le rôle déterminant qu’elle aura pour son avenir. Debout, face à une fenêtre, il récite : “Existence, well what does it matter ? I exist on the best terms I can. The past is now part of my future, The present is well out of hand,The present is well out of hand”. Sa future femme et son ami sont subjugués, mais ne comprennent déjà plus. Déjà il tente de fuir, au travers de son génie poétique, de cette dure réalité prolétaire qui toucha les alentours de Manchester durant les années 80. Mais s’arrêter là serait mentir, Curtis fuyait tout autre chose. Tout comme Jules César, Alfred Nobel ou encore Dostoïevski, il est atteint du mal sacré, le poussant encore plus vers la porte de sortie, le détachant du monde et de la communauté. Il se marie finalement à 19 ans, lâchant prise pour la première et dernière fois. Mais cet élan de conformisme, il ne l’assumera jamais.
Par la suite on le découvre ; romantique à fleur de peau, amoureux instable et contrarié. Un portrait intime est dressé, fidèle et respectueux, faisant de Curtis un homme proche de nous tous beaucoup plus qu’une légende inaccessible.

CONTROL / Sam Riley joue Curtis avec brio bien que la ressemblance entre les deux hommes ne soit pas frappante. Il chante les scènes de concert et singe les pas de danse du défunt avec une précision incroyable. Le travail de recherche de l’acteur est là, Riley s’efface totalement pour laisser place à un nouveau Curtis, pratiquement ressuscité. Le jeune homme est d’ailleurs chanteur rock lui même et acteur novice.
Le groupe est en second plan, la famille aussi. L’absence de Genesis P. Orridge, ami très proche de Curtis, est quand a elle la plus étonnante. Ce film, finalement, ne raconte pas l’épopée Joy Division, mais un morceau de vie, et il est évident que raconter une vie en deux heures n’est pas une mince entreprise, cela tient de l’exploit. Corbijn a fait des choix, il se concentre essentiellement sur les rapports de Curtis avec les autres, son mal être, son génie. Les chansons de Joy Division sont toutes justifiées par l’action et les personnages secondaires adoucissent quelque peu le tout, avec Annick Honoré en belle ambassadrice européenne, ou Rob Gretton en excentrique manager débrouillard.
Ian Curtis voulait fuir, fuir ce paysage industriel de l’ Angleterre du nord, fuir un mode de vie, mais, pris de vitesse, impuissant, il ne trouvera finalement qu’une seule issue, la même qu’un Morrisson ou un Cobain. Anton Corbijn signe finalement un film géométrique, moderne, bouleversant, qui dresse le portrait intime d’une figure majeure du rock. L’utilisation du biopic est renouvelée, sans toutefois une grande prise de risque. A aucun moment, donc, Corbijn ne perd le contrôle.