Troisième et dernier volet de la saga « Profils paysans », La vie moderne (après L’approche et Le quotidien) présente à son tour, et à sa façon, le monde agricole de moyenne montagne.Les routes sinueuses qu’empruntent Raymond Depardon, Claudine Nougaret et leur matériel ne mènent toujours qu’à un endroit : les fermes reculées d’un lointain pays. Egarement spatial donc, mais aussi chronologique, le temps semble s’être presque arrêté et n’avoir eu que peu d’effets ici. Le titre étant à la fois un contre-pied à ce paysage et aux clichés « vieille France », et un clin d’œil à une pensée contemporaine qui vante un retour aux sources et à la simplicité, au nom de la fuite des valeurs capitalistes et de la protection de l’environnement. Car la modernité ce n’est ni le passé ni le contemporain, mais un peu des deux à la fois.
Comme ces hommes et ces femmes : certains très âgés sont en même temps proches des valeurs anciennes et de la fin ; d’autres plus jeunes incarnent une volonté de retour aux origines tout en souhaitant les faire évoluer. Ils y a ceux qui n’y croient plus, répétant chaque jour les mêmes gestes en attendant de ne plus en avoir la force ; et ceux qui espèrent, qui guettent…un terrain à louer pour une jeune mère, un ballottage pour une adolescente.

Raymond Depardon a choisi cette fois-ci de tourner en 35 mm et en scope, avec une caméra spéciale, permettant d’enregistrer 8 minutes avec une seule bobine. Ainsi, le sujet s’inscrit dans son environnement, la conversation prend son rythme. Pour la musique, il a gardé les magnifiques compositions de Gabriel Faure. Histoire de renforcer toute la majesté d’un territoire accidenté, source de fierté comme de soucis. Pas moyen en effet d’installer des élevages intensifs ou de grandes étendues céréalières en ces lieux…Le petit paysan de la moyenne montagne est condamné, « ça n’existera plus » répond Sylvain à son fils exprimant son désir de prendre la relève.
S’installe une inexorable solitude dans la dépendance, à l’image de ce « petit dernier » de la famille qui doit rester à l’exploitation pour aider ses parents, alors qu’il rêve d’autonomie, « de droite à gauche ». A l’image aussi de cet ermite, barbe et cheveux hirsutes, observant fixement l’enterrement de l’abbé Pierre à la télévision, l’ancien défenseur des laissés pour compte…M.Depardon, invité à une avant-première à Lyon, a fait part au public d’une réflexion d’un des membres du gouvernement qui dit en substance : « Ah mais ce sont encore des vieux paysans, je connais des agriculteurs qui ont des capteurs solaires… ». Oui c’est sur, les personnes filmées ne sont pas les céréaliers de Beauce, mais ce ne sont pas eux qui pompent les subventions, qui polluent à coups d’énormes machines et de doses concentrées de pesticides...Aujourd’hui, ils sont seuls, plus personne ne croit en leur sauvetage, leur patrimoine n’a qu’une valeur marchande, leurs hectares ne proposeront que des terrains à résidences secondaires.

Le cinéaste nous emmène avec lui voir ses amis, qui témoignent face caméra d’un mode et d’une philosophie de vie. Choix intéressant : on les voit très peu travailler. Au profit de ces longs moments d’attente et de silence dans les cuisines, pièce centrale et allégorie de ses habitants et de leur histoire. Ainsi, le réalisateur effleure en finesse les questions de génération, d’origines et d’héritages, sources de conflits : les vieux oncles ont du mal à céder leurs terres à un neveu ayant osé déjà se marier, ensuite avec une femme ne venant pas de la région, et qui plus est mère d’une adolescente ! Sous leurs yeux, une des vache qu’ils ont vu naître agonise en plein milieu de l’étable, métaphore d’eux mêmes, entre ultime espoir d’une reprise (meme à rebours des traditions) et désespoir de la mort qui rôde.
La Vie moderne c’est l’illustration documentaire d’une mort qui serait annoncée après avoir eu déjà lieu…Trop en retrait de l’univers artificiel contemporain, ce monde paysan n’est déjà plus qu’une image arrêtée, un plan fixe et figé.