En ces temps de crise financière où il n’est plus rare de voir des traders et autres directeurs de grands groupes bancaires ou d’assurances s’en mettre plein les poches sur le dos des petits actionnaires et des épargnants (sans parler de l’affaire Madoff qui résume le mieux le naufrage actuel du capitalisme et de ses dérives), la sortie d’un film américain comme L’Enquête fait du bien, et ce, pas seulement parce que le métrage de Tom Tyker parle donc d’un sujet plus que d’actualité, mais surtout parce que dans son genre, c’est un honnête thriller que l’on vous recommande chaudement.Clive Owen y campe un agent d’Interpol (Louis Salinger) en guerre contre l’International Bank of Business and Credit (l’IBBC), spécialisée dans le blanchiment d’argent et le financement d’opérations illégales. Seul (ou presque, la belle Naomi Watts l’épaulant) contre tous, Salinger se met en quatre pour mettre un terme aux agissements d’un ennemi invisible parce que présent partout sous la forme d’hommes de main prêts à mourir pour une cause cynique (cf. l’incroyable scène au musée Guggenheim à New-York, où des meurtriers apparaissent littéralement dans le décor). A la tête de celle-ci, un PDG sans scrupule traite avec les terroristes du monde entier, et supporte les révolutions des pays du tiers-monde pour s’acoquiner avec les dictatures, et ainsi contrôler les dettes de ces nations pauvres. Car selon-lui, "maîtriser l’économie d’un pays, c’est le posséder".

Face à ce cynisme ambiant qui pourrit même les plus hautes sphères étatiques, quand avocats et gouvernements n’osent pas intervenir de peur des représailles, Salinger, lui, dévoue sa vie à cette lutte, en homme loyal et inflexible qu’il est. Heureuse idée scénaristique que de laisser vide les cases familiales et sentimentales de ce personnage sans passé, qui semble avoir consacré son existence à lutter contre ce terrorisme économique et politique, qui sans dire son nom, tue en toute impunité. De Lyon (siège d’Interpol) au Luxembourg (siège de l’IBBC), en passant par l’Allemagne, l’Italie, New-York et la Turquie, l’action du film, et donc les déplacements de Salinger, suffisent à démontrer l’universalité et la portée planétaire d’un combat d’une violence absolue. Un chef de parti politique italien sera assassiné en plein discours pour en connaître trop sur un futur deal, tandis que le film s’ouvre sur la mort, par empoisonnement, d’un collègue de Salinger, lui aussi proche de découvrir une réalité qui dérange.

Et si le PDG de l’IBBC sera finalement tué sur les toits d’Istambul, sous les yeux de Salinger, mais par la mafia italienne, il aura auparavant dit, à juste titre – les derniers plans du film sur les coupures de presse en attestent, que d’autres banquiers seront prêts à prendre sa place, et qu’un homme mort dans cette affaire (même le plus puissant d’entre eux) sera toujours remplacé par d’autres requins, afin de faire perdurer les magouilles à grande échelle. Constat sinistre pour notre héros, qui comprend trop tard combien ces propos sont justes. Tant que rien ne sera fait pour arrêter et juger ces terroristes, qui on n’en doute pas, agissent sous la bienveillance des dirigeants de notre monde, l’action de Salinger et de tout incorruptible digne de ce nom, sera vaine.
Passée cette noire conclusion, qui au passage fait entrer pour de bon L’Enquête dans la catégorie des récents films hollywoodiens « concernés » par leur époque (au même titre qu’un Iron Man qui abordait plus frontalement la vente d’armes), il faut en revenir au divertissement. L’Enquête est un long-métrage bavard, compte tenu de sa nébuleuse histoire, et de toutes les ramifications qui la composent. Pour aérer son intrigue, le film s’autorise quelles respirations qui prennent la forme de scènes d’action pures et dures, le plus souvent sur le mode de la poursuite (Milan, Istambul), et de la fusillade (New-York).

Filmeur honnête, Tyker signe une séquence magnifique de maîtrise sur les toits d’un hôtel milanais. Salinger et son associée y grimpent pour retrouver la trace d’un sniper passé par là un peu plus tôt. La scène a lieu de nuit. Salinger reconstruit alors mentalement ce qu’a pu être le parcours du tueur, et alors que, tournant sur lui-même pour signifier les déplacements du suspect dans l’espace, le contre-champ propose, en montage alterné, les quelques pas effectués par ce dernier, en plein jour, plus tôt dans la journée. Tout avait commencé par l’incrustation dans un plan nocturne du tireur dans sa position allongée de sniper, pendant que la caméra amorçait une rotation circulaire qui allait se conclure sur la découverte d’une empreinte de chaussure.
Tom Tyker n’a pas encore le brio ni la carrière de Brian De Palma, mais L’Enquête, qui mêle avec audace le propos politique et quelques fulgurances formelles magnifiques, ne démérite pas dans sa tentative de cerner le monde et ses problèmes. On attend désormais le prochain film du de Tyker avec impatience.
A noter aussi que L’Enquête est en couverture du 15è numéro de la Revue Versus