Inglourious Basterds (Un film de Quentin Tarantino)
Version internationale
Par Julien Hairault, le 29 août 2009 2009
A ceux qui en doutaient encore, Inglourious Basterds confirme que Quentin Tarantino est un cinéaste à part et définitivement inclassable, dont les films trans-génériques échappent à tout étiquetage. Le dernier métrage de "l’enfant terrible" du cinéma américain embrasse large (mi-comédie, mi-film de guerre et d’espions), et au delà des références cinéphiliques qui ne relèvent finalement que de l’anecdote, c’est toute l’application du cinéaste à dresser un immense jeu de rôles qui interpelle et impressionne ici.

Divisé en plusieurs chapitres, Inglourious Basterds raconte la seconde guerre mondiale sous différents points de vue qui au final donnent la parole à l’ensemble des bélligérents du conflit. Mélanie Laurent incarne Shoshanna Dreyfus, une juive française qui exploite un cinéma parisien, bientôt réquisitionné par la Wehrmacht à l’occasion de la grande première d’un film tout à la gloire du patriotisme nazi. Brad Pitt et Eli Roth sont à la tête des "Basterds", un commando de soldats américains parachutés en France, et spécialisés dans la liquidation de nazis. Christoph Waltz (récompensé du prix d’interprétation masculine à Cannes) campe quant à lui un S.S. poli et cultivé, et surnommé le "jew hunter" (chasseur de juifs). Michael Fassbender (le génial acteur de Hunger) est un est soldat britannique ex-critique de cinéma, et Diane Kruger est une actrice allemande qui espionne pour les Alliés... Tout se beau monde - ou presque, se retrouvera lors de la fameuse avant-première parisienne, aux côtés des pontes du IIIè Reich, à commencé par Hitler en personne, qui ne sait pas qu’il vivra là ses dernières heures. Les libertés que s’autorise Tarantino avec l’Histoire sont formidables. Son film, et surtout le feu d’artifice final, vaut comme un exutoire, plus d’un demi-siècle après les faits.

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La galerie est donc impressionnante, et en homme respectueux des cultures qu’il est, Tarantino fait parler ses personnages dans les langues de Goethe, Molière et Shakespeare. Mieux encore, la réussite du film tient justement du jeu sur les langages, bien plus malin qu’il n’y paraît. La première séquence, remarquable, illustre parfaitement cette idée. Le colonel SS débarque dans une ferme française, où il compte interroger un homme qui pourrait abriter une famille juive. Commencée en français, la discussion se poursuit en anglais, sous prétexte que l’officier nazi voit son vocabulaire se limiter. Ce changement de langue au milieu de la conversation rappelle le film Walkyrie, sorti cet hiver (et dans lequel Tom Cruise, qui jouait un allemand, arnaquait le spectateur en commençant le film en allemand avant de passer à l’anglais en moins d’une minute, production 100% américaine oblige), mais l’effet souhaité ici est tout autre. Convaincu de la présence de la famille juive sous le parquet, l’officier SS d’Inglourious Basterds déclare à son interlocuteur, toujours en anglais : « je crois qu’ils ne parlent pas anglais, donc nous allons parler français de nouveau, et vous allez jouer le jeu ». Autrement dit, le passage du français à l’anglais n’avait pas pour but, comme chez Tom Cruise, de soulager les comédiens, mais bien au contraire de nourrir un ressort dramatique important, puisqu’il permettait au haut responsable nazi de duper la famille de juifs qui ne pouvait le comprendre, et donc s’inquiéter de son propre sort.

L’autre morceau de bravoure du métrage, celui de la taverne, repose également sur la manipulation du langage, et plus généralement (mais on y reviendra plus tard), sur l’idée de travestissement. Dans un bar français en sous-sol, soldats allemands et soldats alliés (déguisés en soldats de la Wehrmacht) se retrouvent, et le doute s’installe autour de l’accent d’un officier de l’armée anglaise (Michael Fassbender), qui ne sonne ni de Munich, ni de Hanovre... Alors qu’il s’en sort en prétextant des origines montagnardes et isolées, il se trahit par un geste totalement british (signifier trois avec trois doigts qui ne sont pas ceux qu’aurait utilisé un allemand) qui mènera à une fusillade et à la perte de tous. Dans Inglourious Basterds, pas un personnage important n’échappe au jeu du travestissement. Véritable plan de carrière (le soldat allemand passé du côté des basterds après avoir liquidé quelques figures de la gestapo), ou travail d’espionnage ponctuel (l’actrice allemande qui travaille pour les Alliés, les basterds qui se font passer pour des italiens...), le passage d’un camp à l’autre, d’une nationalité à l’autre, entraîne nécessairement des situations ubuesques où les dialogues ciselés et l’interprétation sans faute de tous les comédiens, font resplendir les talents d’écriture et de directeur d’acteurs de Quentin Tarantino. Le cinéaste a beau recyclé plus que de raison son goût immodéré pour les longs dialogues, il les déguise en de splendides nœuds narratifs.

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Ce jeu sur les langues accouche également d’une thématique du travestissement qui elle prend tout son sens au sein du film de guerre et d’espionnage. En tournant en "version internationale", Tarantino disserte sur le monde et les Hommes qui le composent, se permettant notamment de nombreuses piques à l’égard de ses concitoyens américains. D’un côté, il dénonce l’exploitation cinématographique US, qui contrairement à la France, ne met pas en avant les réalisateurs, de l’autre, il se moque du comportement bourrin des spectateurs d’outre-Atlantique (quand les nazis s’éclatent devant le film de propagande, il faut y voir le spectateur étatsunien prendre son pied devant les grosses machines hollywoodiennes).

Un personnage peut donc en cacher un autre, et Inglourious Basterds devient alors un immense jeu de rôles où les nationalités s’effacent au profit d’une réécriture de l’Histoire. Le paradoxe, plutôt génial, se trouve là : alors qu’il prend comme sujet la seconde guerre mondiale, soit le plus grand conflit du vingtième siècle, où des nations se sont alliées et déchirées, Tarantino remet tout à plat, fait passer des allemands du côté des alliés (la tentative du colonel SS de sauver sa peau sur la fin est assez bien trouvée), des américains pour des ritals (très drôle séquence où Brad Pitt essaie tant bien que mal de parler italien avec son accent de redneck), ou des anglais pour des allemands (Michael Fassbender)... Non sans ironie, il se joue de la grande Histoire, poussant le bouchon jusqu’à réécrire la fin de la guerre à travers l’assassinat collectif des pontes du troisième Reich, ne se contentant pas seulement de retravailler ses principales influences artistiques (on pense ici beaucoup à Leone). On a vite fait alors de lui pardonner quelques longueurs inhabituelles, tant l’intelligence et l’audace du script font mouche.

Images : © Universal Pictures International France






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  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

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