La Danse, le ballet de l’Opéra de Paris (Un film de Frederick Wiseman)
Visite non guidée
Par Morgane Pichot, le 25 octobre 2009 2009
Après La Comédie française ou L’Amour joué en 1996, Frederick Wiseman revient en France pour dresser le portrait de l’une des plus grandes institutions artistiques du pays : l’opéra Garnier. Déjà en 1994 le cinéaste s’était attelé à filmer l’infilmable avec Ballet et l’American Ballet Theatre. Une nouvelle fois il surprend, et doublement. Ni un documentaire didactique (comme auraient pu l’attendre les amateurs de la discipline plus familiarisés avec l’art de la danse qu’avec celui de Wiseman), ni une dissection des rouages de l’institution, La Danse prend la forme de ce qu’il enregistre, jusqu’à devenir lui-même un film-ballet.

Depuis ses débuts avec Titicut Follies en 1967, Wiseman reprend les mêmes ingrédients, mais la recette est moins facile qu’elle en a l’air et paraît surprenante en pleine ère du reportage militant tel que le pratique Michael Moore : tournage avec une équipe réduite, accumulation de rushes, pas d’intervention ni d’indication de la part du cinéaste qui filme les choses telles qu’elles se présentent et privilégie l’authenticité. C’est lors du montage, qui respecte à la fois la continuité et la logique des faits et des paroles enregistrés (sans ajout de voix-off) que la sélection est opérée. Grâce à l’agencement des séquences, le réalisateur met en relief les idées maitresses de son sujet, non pas comme des messages subliminaux ou de façon discursive et pré-mâchée, mais telles des propositions de réflexion et de regard amenés par une mise en scène, minimale mais pas minimaliste. Ainsi peuvent s’expliquer les nombreuses successions symboliques : à la discussion téléphonique à propos de l’enterrement de Maurice Béjart s’ensuit un extrait de spectacle montrant des danseuses autour d’un cercueil dans un décor à forte dominante noire. Wiseman exprime la perte et le deuil de l’intérieur, nul besoin de se rendre à la cérémonie officielle, il prend sa version artistique.

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Même idée lorsque le film creuse la piste du sacrifice. La danse, en tant qu’art mais également en tant que sport nécessitant développement musculaire, souplesse et influx nerveux, exige à ce niveau un investissement physique et psychologique presque spirituel. La directrice dit, à propos des danseurs qu’ils sont « à la fois le cheval de course et son jockey, la formule 1 et son pilote », et parle pour les danseuses d’une vie de « nonne », soumises corps et âmes. Attention au poids et à l’alimentation avec les séquence de la cantine (un danseur y déclare : « on peut bien se faire plaisir de temps en temps ! »), ou de la danseuse en début de carrière qui a visiblement maigri et s’en voit féliciter. Mais aussi et surtout renoncement à la maternité engendrée lui-même par l’acceptation résignée d’une carrière intense mais éphémère et d’un statut de retraité particulier et un peu risqué. A plusieurs reprises les pièces jouées reprennent le thème du rapport mère-enfant, celle qui a perdu le sien et se venge, ou celle (rôle justement interprété par une danseuse en fin de carrière) qui les tue... Une question de génération et d’héritage relancée par l’absentéisme constatée en cours de danse contemporaine de la part des adeptes de la danse classique, ou par les inoffensifs désaccords de deux entraineurs, l’une ouverte au changement, l’autre revendiquant la règle établie quitte à perpétrer la douleur et le malaise qu’elle engendre (pour certains mouvements difficiles et fatiguant à la longue). Toutefois, Frederick Wiseman, témoin à oublier, garde ses distances et use du zoom plutôt que d’alimenter le débat.

Loin de la réception chronométrée et des diners de gala proposés aux fortunés bienfaiteurs de l’établissement, La Danse propose avec virtuosité une visite dansée, étirée et non guidée dans l’univers de l’Opéra Garnier ; depuis les sous-sols (premiers et derniers plans) tantôt insalubres tantôt mystérieux (des poissons y vivent nombreux dans des eaux limpides !) jusqu’au toit et ses ruches. Métaphore de la puissante hiérarchie du lieu, qui règne avec une force divine (dixit la danseuse qui dit venir en référer à « Dieu » en entrant dans le bureau de la directrice), mais pas tyrannique : tout en haut, la reine donc, Brigitte Lefèvre, directrice, et en bas les peintres, le service d’accueil, la cantine... Cependant, il n’est pas question d’abus de pouvoir dans ce film-ci, l’essentiel demeure la danse, les danseurs, les entraineurs, virevoltant musicalement sur le parquet, explorant les dimensions de l’espace parmi les rayons de lumière qui se jouent de l’architecture grandiose du palais. La caméra, comme les danseurs, se fait musicale et rythmique, art du mouvement infime. Wiseman éprouve filmiquement sa sensibilité toute particulière, et portée de manière égale sur l’art et les personnes, mais aussi sur une institution qui trouve une harmonie nouvelle dans les plans extérieurs, au coeur de l’ensemble parisien.

Images : © Sophie Dulac Distribution






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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