La jeune fille de l’eau (Un film de M. Night Shyamalan)
Vues sur la piscine
Par Julien Hairault, le 6 septembre 2006 2006
Film bilan d’un début de carrière parfait entre grand spectacle et théories fabuleuses, La jeune fille de l’eau achève de faire de Shyamalan le cinéaste le plus excitant du moment.

1954, Alfred Hitchcock réalise Fenêtre sur cour, remarquable métaphore du cinéma déguisée en film à suspense, où Grace Kelly quitte sa position de spectatrice pour passer à l’acte et investir l’écran, l’immeuble d’en face où un homme aurait tué sa femme. Sous les yeux d’un James Stewart bloqué dans un fauteuil roulant (comme un spectateur de cinéma dans une salle), l’héroïne réalise le fantasme premier du cinéphile : pénétrer à son tour la fiction et prendre part à celle-ci.

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2000, M. Night Shyamalan reproduit ce procédé dans ce qui reste toujours son meilleur film, Incassable. Vectorisé par le personnage de Joseph, l’enfant de David (Bruce Willis), le regard spectatoriel est mis en abîme au cœur de la fiction. Personnage à la fois spectateur et acteur de l’intrigue dans l’intrigue, Joseph donne de l’épaisseur au cinéma de Shyamalan, qui comme l’illustre exemple précité, profite du système hollywoodien pour discourir sur l’institution à laquelle il appartient : le cinéma et la création artistique en général.

2006, dans La jeune fille de l’eau, l’ombre de Fenêtre sur cour est plus que jamais présente, l’action de ce nouveau film se déroulant exclusivement dans une résidence qui accueille un microcosme de l’Amérique (comme chez Hitchcock), où l’écran de cinéma n’est plus le mur de l’immeuble d’en face, mais la piscine d’où surgit un beau jour Story (jamais un personnage n’aura porté un prénom aussi symbolique), nymphe venue du monde bleu pour délivrer un message d’espoir à des humains qui n’écoutent plus et se font la guerre. Etre fabuleux qui éveillera chez les habitants de la résidence les plus folles envies de (re)croire en la magie d’un conte de fées, Story est par ailleurs l’image parfaite du thème central de l’œuvre de Shyamalan : l’intrusion du fantastique dans la réalité.

La complexité mais aussi la beauté de l’œuvre de Shyamalan résident dans des paradoxes et des thèmes qui s’emboîtent film après film. Incassable et La jeune fille de l’eau ont en commun cette métaphore de la création artistique, pourtant, ce sont les films qui s’opposent le plus dans la filmographie du cinéaste. Le premier étant le plus réaliste, le second exploitant au maximum les artifices du conte de fées. Et ce dernier, s’il est quelque peu tiré par les cheveux, n’en est pas moins l’occasion pour son auteur de poursuivre sur la voie de ses précédants films, à savoir interroger à la faveur du révélateur qu’est l’extraordinaire, la vraie nature des hommes. Quêtes identitaires présentes déjà dans Sixième sens et Incassable, où les personnages joués par Bruce Willis doivent apprendre à se connaître pour commencer à « vivre ». Grande introspection pour Mel Gibson dans Signes, qui retrouvera sa foi de pasteur au contact des aliens. Interrogations collectives enfin, dans Le Village, où l’avenir d’une communauté passera par la poursuite des mensonges, c’est assurément le film le plus noir de Shyamalan, celui dont sa foi en l’humanité est la moins visible. Dans La jeune fille de l’eau, la problématique existentielle devient le programme du film : « chacun à son rôle à jouer sur terre ».

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Conte de fées dont les premiers spectateurs auront été les enfants du cinéaste (avant d’être couché sur papier et publié), La jeune fille de l’eau passe à l’écran avec des intentions plus adultes, dont le premier trait serait cette idée de la métaphore de la création artistique. Cleveland Heep (Paul Giamatti), le gardien de l’immeuble qui recueille la nymphe pour l’aider dans sa mission, va s’entourer des autres habitants de la résidence dans l’accomplissement du destin de Story. Passé une séquence pré-générique animée, le film s’ouvre sur la présentation de ses personnages, ceux dont on sait dès le début qu’on aura de nouveau affaire à eux un peu plus tard. Générique diégétique, cette succession de portraits nous délivre déjà son lot de surprises, et révèle en même temps que le cinéma de Shyamalan ne fait pas qu’opposer réalisme et extraordinaire, mais au contraire, essaie de confronter ces deux instances pour brouiller les pistes et troubler notre lecture des œuvres. Ici, les personnages décrits permettent à la fois de faire entrer la fable dans un imaginaire fabuleux (le jeune homme qui ne se muscle que le bras droit, et qu’on croirait sorti d’un jeux d’héroïc fantasy), tout en nous offrant un microcosme de l’Amérique contemporaine : vétéran du Viêt-nam, famille asiatique, intellectuels...

Déjà Le Village s’aventurait sur un terrain politique glissant (isolationnisme post-11 septembre), revenant en moins de deux heures sur une histoire de la société américaine. D’ordinaire, les morales de Shyamalan se veulent universelles, du moins elles ne trahissaient pas les idées personnelles du réalisateur. Dans La jeune fille de l’eau, ce dernier est plus présent que dans ses autres films, tant physiquement qu’idéologiquement. Le Village avait suscité de vives réactions négatives de la part d’une critique qui finissait par être lassée d’une utilisation récurrente du twist, sans parler du quiproquos né du fond politique du film. S’octroyant le rôle d’un écrivain dont les écrits finiront par changer le monde - comme le prédit Story, Shyamalan insère dans son intrigue fantastique quelques idées personnelles, et règle par dessus le marché, ses comptes avec la critique (rendant antipathique un critique de cinéma qui s’installe dans la résidence, avant de le faire tuer dans une scène dont la tonalité détonne avec le reste).

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Ce critique de cinéma sert aussi la métaphore de la création artistique, et de son environnement. Au regard de son personnage, on pourrait dire de Shyamalan qu’il se considère comme un auteur prétentieux, quitte à se mettre encore plus à dos de nombreux détracteurs. Stratégie volontaire pour définitivement se passer des analyses des spécialistes, la scène de la mort du critique l’attesterait. Un peu plus loin dans le film, Shyamalan nous indique clairement que pour lui, le plus important est ailleurs. Une scène en rend compte parfaitement, et revient en même temps sur la mise en abîme de la position spectatorielle. Regroupés autour de Story, mal en point après l’attaque d’une créature fantastique, les habitants de la résidence qui ont tous un rôle à jouer dans l’histoire, et qui vont le découvrir maintenant, s’en prennent à Cleveland, qui refuse d’accepter son rôle de guérisseur. Tous lui rappellent l’importance de croire en l’extraordinaire, écho sans équivoque au travail pré-projection que doit faire le vrai spectateur de cinéma face à un film de Shyamalan. La jeune fille de l’eau a ce défaut évident de porter clairement les idées de son auteur quant au regard que l’on peut porter sur son œuvre, au risque de nous faire sortir de l’ivresse fantastique.

De ce point de vue, Shyamalan confirme son aisance à mettre en scène cette intrusion du fantastique dans la norme. La première scène théorise par ailleurs ce propos, et met en avant l’une des figures les plus courantes du cinéma fantastique : la mise en scène du hors-champ (Cleveland chassant d’un placard une bestiole qu’on ne verra pas). Tout l’art du cinéaste réside dans la recherche perpétuelle d’un entre-deux entre l’économie de moyen et la soudaineté d’images chocs. Soutenues par la sublime musique de James Newton Howard et des effets spéciaux numériques réussis, ces images font ressortir la perfection des cadres du cinéaste, et sa maîtrise exceptionnelle des temps forts de son intrigue (la confrontation finale entre le gardien et le monstre est la plus belle scène jamais filmée par le cinéaste). Une fois que les personnages ont trouvé leur place dans ce grand jeu de rôle, la résolution de l’intrigue s’effectue dans un finale remarquable, véritable apothéose du cinéma de Shyamalan, emplit d’émotions fortes et d’images sublimes, où l’on s’abandonne littéralement à la fiction, et où aucun discours théorique ne vient parasiter le plaisir immédiat, pur et sans aucun rival aujourd’hui.

Images : © Warner Bros. France






Le 25 mai prochain, après une compétition d’une dizaine de jours, le jury du 61ème Festival de Cannes présidé par Sean Penn, décernera la tant attendue Palme d’Or au meilleur film de la sélection. En attendant d’en savoir plus, la rédaction de Fin de Séance vous livre ses cinq oeuvres palmées préférées :

  1. Pulp Fiction de Quentin Tarantino
  2. Taxi Driver de Martin Scorsese
  3. Elephant de Gus Van Sant
  4. Barton Fink de Joel & Ethan Coen
  5. Apocalypse Now de Francis Ford Coppola


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