Océans (Un film de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud)
La vie aquatique
Par Morgane Pichot, le 6 mars 2010
Des images à couper le souffle, éloge de la nature, de la diversité et même de l’étrangeté, on avait presque déjà vu, en moins bien. Mais Océans est un film bien plus novateur que ça. Comme Microcosmos il y a presque 15 ans sur le monde des insectes, ce film balaie d’un revers de la main tous les passages obligés, et ne fait rien de moins que réinventer le documentaire animalier, version sous-marine cette fois-ci.

Malgré un postulat scénaristique (expliquer à un enfant ce qu’est l’océan...) moralisateur et agaçant, Océans est loin d’être la version aquatique du Home de Yann-Arthus Bertrand ou de Nos enfants nous accuserons de Jean-Paul Jaud. Faisant preuve de véritables partis pris de mise en scène, il offre dans son genre une révolution visuelle à même de défendre avec intelligence et subtilité les notions de respect et de protection que la voix-off martèle avec moins de finesse et d’innovation.

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Question de démarche, d’échelle et d’idéal, ici on ne voit pas le poisson ou le dauphin depuis le pont d’un bateau, mais le bateau depuis l’animal... On ne surplombe pas, et on n’intervient pas. C’est grâce à une petite torpille portant une mini-caméra que les plans parmi les plus époustouflants ont pu être enregistrés, un plongeur ne pouvant s’insérer l’air de rien dans un banc de poissons ou suivre les 10 à 25 noeuds qu’atteignent les mammifères marins. Si Le monde du silence est depuis 1956 le modèle du genre, il semble bien que ses plongeurs en short appâtant les poissons, s’abritant dans une cage à l’approche d’un requin, aient définitivement pris un coup de vieux. C’est bien quand le plus grand prédateur, l’Homme, se fait oublier, qu’on peut avoir une idée de la "force de la vie qui peut exister dans la mer" (Jacques Perrin).

Les moyens techniques expliquent donc en partie la qualité du film, mais il faut également ajouter à cela un plongeur, qui n’apparaît donc que très rarement, juste pour donner une idée de la taille impressionnante des animaux, puis faire un face à face et nager quelques longueurs à l’unisson avec un grand requin blanc de 6 mètres... L’océan n’abrite donc pas de monstres mythiques, le requin mange l’otarie, l’orque le phoque, le dauphin le poisson mais le film ne prend pas ici le point de vue successif et classique du lion ou de la gazelle mais simultanément du prédateur et du chassé et les magnifient ensemble dans un ballet majestueux (très belle bande originale même si sur ce point Le monde du silence reste indépassable).

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Chaque animal, "pris du dessous des ailerons, des nageoires, des ouïes" (Jacques Perrin), ou de profil, envahit l’écran. Gueules béantes des baleines, ondulations colorées des pieuvres et méduses, Océans ne se contente pas de donner à voir, il "dresse le portrait", veut faire "comprendre comment l’animal se meut" (Jacques Perrin). Ici, pas d’humanisation de l’animal, on ne parle ni de sentiments ni d’instincts mais il y a de l’émotion, tantôt la curiosité et la méfiance d’un phoque qui hésite à plonger sous l’oeil de la caméra, des femelles morse et baleine qui prennent leurs petits sous leurs nageoires, de nombreux regards directement adressés à l’objectif, et jusqu’au requin, aileron, nageoires et queue coupés par un pêcheur qui l’a rejeté à l’eau pour une longue agonie sanguinolente. Séquence rouge vif hallucinante de massacres, dauphins et baleines, mais aussi tortues et poissons cherchant en vain à trancher les filets de pêche.

Somptueux cri de colère que ce film qui commence et se termine par une mer déchainée. Hymne à la multitude et à la vie (mouvement permanent de la torpille-caméra qui devient, comme un poisson, incapable de rester immobile) de ces choix de mise en scène, de cadrage, et d’un montage qui refuse toute classification, tout ordre préétabli.

Images : © Pathé Distribution


A Serious Man (Un film de Joel et Ethan Coen)
A l’origine
Par Othman El Maanouni, le 2 mars 2010
A Serious Man est un film particulier dans la filmographie des frères Coen. Il ne fait pas date par son originalité mais par le soin tout particulier qu’ils ont pris à mettre en scène cette allégorie appliquée d’un mythe fondateur. Le long-métrage s’ouvre sur une courte fable, interprétée en yiddish, à la narration séparée du film à proprement dit. Dans la pensée et dans l’imaginaire cependant, il y a un curieux lien qui se forme entre cette saynète et la descente aux enfers vécue par le personnage principal, Larry Gopnik.

Nous sommes au sein d’une communauté juive, dans les années 50, et Larry s’apprête à vivre une déstructuration en règle de toutes ses certitudes. Il est dit que celles-ci sont le luxe des spectateurs, et Larry Gopnik (déconcertant Michael Stuhlbarg) va devenir l’acteur de l’explosion en plein vol de sa propre vie. Introduite avec subtilité par la composition de Carter Burwell (des nappes de guitare et de piano qui dissonent et instiguent efficacement le malaise), la fission des conventions suit celle des contingences, le talent de la mise en scène des frères Coen la portant à un paroxysme remarquable.

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C’est d’abord par la construction des personnages secondaires que celui de Larry est défini : son frère Arthur ne peut désengorger le kyste logé dans sa nuque, son voisin antipathique préfigure la guerre du Viêtnam, sa femme demande le divorce, un élève sud-coréen essaie de le corrompre, son fils fait l’expérience de la marijuana en écoutant Jefferson Airplane… A Serious Man est avant tout une très grande comédie à l’humour pince sans rire et aux dialogues toujours à contre pied. Les situations les plus cocasses et les plus déroutantes apparaissent comme des dérèglements à peine appuyés d’un ordre social familier. Recréant avec brio une époque aujourd’hui révolue, le scénario des frères Coen contredit peu à peu la nostalgie que l’on aurait d’abord pu détecter.

Sans jugement catégorique, les frères Coen plongent dans une origine juive qu’ils dissèquent avec un recul sidérant. C’est de l’homme sérieux du titre dont il est véritablement question, et de destin aussi quelque part. Redonnant vie à des pans entiers de certitudes religieuses, le film ne s’oppose jamais autrement que par les coups du sort que subit Larry. C’est en effet ce que l’on catalogue un peu hâtivement sous le terme d’humour juif’ et qui est plutôt ici un recul particulier sur les situations vécues, comme si tout était donné à voir sous un angle légèrement oblique. C’est d’ailleurs le chemin le plus court entre un point A et un point B : la norme sociale dans laquelle vit Larry au début et la catastrophe naturelle qu’il vivra à la fin.

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La construction du film est sa réussite, l’alternance entre ces problèmes qui s’amoncellent petit à petit et une routine qui se retrouve dans la succession des séquences (la maison, l’école, les visites chez le rabbin ou l’avocat). On en vient d’ailleurs vite à plaindre Larry et à attendre cette fameuse goutte d’eau qui viendra faire déborder un vase qui paraît rapidement trop plein. Les frères Coen auraient d’ailleurs tout aussi bien pu monter la trajectoire que prend la vie de Larry avec celle d’une voiture en pleine lancée vers un mur tant la direction est vite transparente. C’est alors qu’avec beaucoup d’intelligence ils établissent des parallèles entre les situations vécues par Larry d’une part et les personnages secondaires d’autre part (voire le fameux accident vers la moitié du film).

Enfin c’est en prenant racine et acte dans une religion qu’ils semblent avoir minutieusement étudiés que le propos du film trouve son ampleur et sa portée : sans prédire, ils laissent les actes parler d’eux-mêmes et leurs conséquences entraîner les suivants. Le plan final sert donc de mise en perspective, a posteriori, d’un bout de course tragique, comme de coutume.

Images : © StudioCanal


Liberté (Un film de Tony Gatlif)
Les hommes sans frontière
Par Flavien Poncet, le 24 février 2010
Vulgairement considéré comme un Kusturica français ou comme un porte-parole de la communauté tsigane au cinéma, Tony Gatlif, par la forte caractérisation de ses films, a trop aisément été classé dans une catégorie ethnique et culturelle. Avec Liberté, comme dans son court-métrage Corre, gitano (1981), Gatlif confronte les Gitans à l’Histoire d’une culture, celle de l’Europe, qu’ils traversent en gens du voyage. Gatlif construit une intrigue sans distribuer de cartes, sans attribuer les rôles des gentils et des méchants, tout en prenant parti pour une communauté tsigane en confrontation avec la tension politique d’une France occupée par le régime nazi.

Avant d’entrer dans le film, le titre résonne comme une menace. Galvaudé jusqu’à la moelle par les poètes, les révolutionnaires, et tous les revendicateurs d’une licence, le nom de liberté (dont on a trop écrit le nom) est bien souvent vidé de sa valeur essentielle. Tony Gatlif tente, sans préciosité ni abus, de redonner à l’idée de liberté la puissance de son exécution.

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Le film conclu ; le générique se déroule tandis que résonne une chanson de Catherine Ringer, Les Bohémiens. On y entend, dans une complainte au violon et à la guitare, « Si quelqu’un s’inquiète de notre absence, dites-lui qu’on a été jeté du ciel et de la lumière, nous les seigneurs du vaste univers. ». La lamentation de Ringer exprime avec une juste tragédie la menace sur laquelle se construit le film. Le récit se déroule durant l’Occupation de la France. Un garçon abandonné de neuf ans, le P’tit Claude, suit dans leur perpétuel exil une communauté de Roms. Rejeté par eux, il se trouve recueilli par Mademoiselle Lundi, l’institutrice du village où viennent de s’installer les Tsiganes. Dans cet espace rural, Gatlif articule une lutte entre la communauté de Manouches et les autorités policières, aidés par les habitants xénophobes. Entre ces deux, le maire Théodore et l’institutrice Mademoiselle Lundi, motivés par un sentiment de justice, vont s’opposer à la vox populi pour sauver Taloche, Zonka, Darko, Kako et leur famille de l’extermination nazie. Théodore ira jusqu’à léguer une bâtisse de sa famille aux groupes de Bohémiens pour les sortir du camp de concentration où ils ont été internés. Le P’tit Claude, à plusieurs reprises, se trouvent contraint de choisir entre le salut offert par Mademoiselle Lundi et le danger qui met en péril le groupe de Gitans. Son attrait pour la liberté, pour le nomadisme et l’aventure, l’amitié qu’il lie avec l’espiègle Taloche (James Thiérée, remarquable de frénésie) l’enjoint à rester avec les Tsiganes.

A la surface du film, se dessine la condition d’une société, celle de la France de l’Occupation, qui contraint à choisir entre des cultures, entre des modes d’habiter un territoire. L’extermination des Roms, c’est aussi une atteinte portée à un mode d’être sur un territoire, à une façon de concevoir les données de la médecine. Lorsque le maire Théodore est mordu par un cheval, la médecine naturelle des Gitans s’avère plus efficace que celle traditionnelle du médecin local. En procédant par comparaisons, à maintes reprises et pas toujours avec subtilité, Gatlif valorise la singularité des Roms.

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La culture Tsiganes se révèlent éminemment exceptionnelle, non pas tant dans la rhétorique narrative comparative du scénario que lors des scènes de joie où Taloche dansent, où Tina courent à cheval, où s’expriment avec une pleine ferveur les coutumes romanichelles. Gatlif, lui-même assoiffé de liberté, semble se confronter aux limites de la mise en scène (dont les élans de beauté doivent beaucoup au génie du directeur de la photo Julien Hirsch) lorsqu’elle ne sert qu’à traduire une volonté narrative. Ce n’est qu’affranchit des carcans impératifs du scénario que Gatlif fait montre d’un véritable talent esthétique et qu’il retrouve l’intuition formelle qui faisait l’ivresse de son spectacle filmé Vertiges – Du flamenco à la transe. Y compris dans ce long travelling qui sillonne une file d’attente de Tsiganes dans un camp de concentration –qui rappelle le même plan de Béla Tarr dans son court-métrage Prologue pour le film collectif Vision of Europe (auquel à participé Gatlif)-, le cinéaste témoigne d’un authentique regard dramatique qui sert tantôt le film (lors de ses abstractions narratives), tantôt le désert (lors de ses inclinaisons vers le pathos).

Liberté est précieux, non pas dans son style esthétique, ni dans son importance artistique. Il est précieux en ce qu’il renseigne des considérations politiques à l’œuvre aujourd’hui en France. La liberté de circulation, les flux migratoires des populations tendent de plus en plus à être contraints par des législations (qu’elles soient de source européennes, nationales ou internationales). Le cri dégagé par Gatlif, par le biais de ce film historique, résonne éminemment aujourd’hui. Quel sort est attribué de nos jours aux Roms ? Une question similaire avait été posée, pour les Maghrébins d’origine, par Rachid Bouchareb à travers Indigènes. Certes, cette interrogation est un égard pragmatique et politique. Le cinéma et Liberté peuvent cela. Il l’aurait pu d’autant plus, d’autant mieux si le film, à l’instar des comédies acerbes d’un Elia Suleiman, avait été plus vigoureux dans son propos. D’aucuns ne manqueront de reprocher au film son manque d’identité plastique, et de la qualifier, par extension, de téléfilm. Le régionalisme de l’œuvre, dû aux décors naturels de tournage, se prête à cela. On aura tord, en fin de compte, de croire au provincialisme de l’œuvre puisque Gatlif instigue à travers son film des visions de liberté qui dépasse cela, des images aussi folles qu’une piste de fandango, qui laisse à rêver aux productions muettes tourbillonnantes (type La glace à trois faces ou Maldone).

Images : © Marina Obradovic


Retour sur Pandora
Par Eric Laparé, le 19 février 2010 - 15:19
Sur la planète Hollywood, l’industrie cinématographique aura peut-être gardé le meilleur pour la fin : avec Avatar, James Cameron parvient à laisser une marque indélébile sur la dernière décennie, lui qui avait pourtant brillé par son absence jusque-là, hormis sa production documentaire, qui laissait l’impression que le réalisateur n’en avait pas terminé avec l’expérience Titanic. Plusieurs années plus tard, son bébé enfin dévoilé, on cerne un peu mieux le cheminement de Cameron pendant cette période et on peut maintenant situer avec plus de discernement les années 1998-2009 dans son parcours artistique. Davantage qu’un simple aparté, les œuvres documentaires de Cameron forment une ébauche, une démarche exploratoire dans laquelle on retrouve plusieurs des éléments formateurs d’Avatar, faute de pouvoir réaliser l’œuvre en elle-même à l’époque. Ce qui rassure le cinéphile un brin, puisqu’il constate que même si James Cameron s’est absenté longuement du domaine de la fiction, il ne s’est jamais perdu en chemin dans les méandres d’un quelconque océan comme certains l’ont craint au départ…

Ceci dit, Avatar livre-t-il la marchandise ? Peut-il réellement (le mot est bien choisi ici) prétendre à révolutionner l’avenir de la projection cinématographique, comme l’ont claironné quasi l’ensemble de la communauté médiatique, participant ainsi à un battage marketing des mieux préparés ? Sans nécessairement parler de révolution, on peut affirmer sans se tromper qu’Avatar occupera en effet une place de choix dans l’histoire du cinéma. Quant à savoir si son immense succès (Avatar est désormais le film ayant récolté le plus d’argent aux guichets à travers le monde) est tributaire de sa technologie 3-D, il s’agit là d’un tout autre débat. Toutefois, une analyse des thématiques sous-jacentes au film, prises en considération avec le contexte de diffusion de l’œuvre, nous porte à croire que non.

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Les critiques l’ont mentionné à maintes reprises, la trame narrative d’Avatar n’apporte rien de nouveau. Éculé, le récit reprend pour une énième, voire une millionième fois, l’incessant combat entre le bien et le mal. S’y greffent des thématiques récurrentes telles l’homme vs. la machine, l’industrialisation vs. la production artisanale, la science vs. la nature… le tout agrémenté d’une sempiternelle histoire d’amour entre l’homme issu du monde « civilisé » et la femme membre de la tribu « indigène », qui lui fera miroiter un autre type d’existence, régi par un système de valeurs aux antipodes de ce que le héros a précédemment connu. Bref, comme Flavien Poncet l’a fort bien imagé dans son texte, le mythe de Pocahontas. C’est précisément cet aspect d’universalité qui explique en grande partie l’engouement planétaire d’Avatar. Les spectateurs se raccrochent plus facilement à des thématiques générales qui présentent, à la limite, de nombreux éléments mythologiques, au sens où la charge du récit transfigure toutes les cultures : l’ignorance initiale de l’autre, un apprentissage qui amène à la connaissance, puis la communion qui mènera à la renaissance avec l’identité fusionnée… Ce schéma existe probablement depuis le début des temps et il est, par conséquent, marqué d’une profonde intemporalité. C’est d’ailleurs cette même intemporalité qui fait en sorte qu’à intervalle régulier, une œuvre de grande envergure sort du lot pour connaître une grande popularité. Ce n’est pas tant le message, ni la forme, ni la mise en scène qui diffèrent, mais plutôt le contexte de diffusion, cet élément-clé qui permet au film de bénéficier d’un tel degré de réceptivité de la part du public. Dans le cas d’Avatar, cette valeur ajoutée s’avère la montée de l’écologie, avec toutes les préoccupations environnementales qui s’y rattachent.

Ce n’est un secret pour personne que l’enjeu majeur de la prochaine décennie, et fort probablement du siècle en cours, sera le réchauffement du climat planétaire. D’ailleurs, il y a lieu de noter que la date de sortie du film coïncide avec l’échec de la conférence de Copenhague, qui a vu les pays du globe incapables de s’entendre sur les termes d’une entente multipartite en vue d’enrayer la hausse des températures. Dialogue de sourd, manque d’ouverture de la part de certains pays industrialisés qui ne saisissent pas pleinement l’urgence de la situation ; le parallèle avec la multinationale avide de l’unobtainium présent sur la planète Pandora est flagrant. En ce sens, la tribu des Na’vis symbolise les groupes de mobilisation environnementaux, qui livrent un combat inégal contre les gouvernements et autres multinationales. Considérant l’issue de l’affrontement final, on comprend que Cameron livre ici un titanesque ( !) plaidoyer en faveur des groupes pro-environnementaux, un appui d’autant plus important qu’il provient de celui qui fut jadis le maître d’œuvre des effets spéciaux (The Abyss, les deux premiers Terminator, Titanic). À plusieurs égards, Avatar constitue le point culminant de sa réflexion, car la technologie n’est plus seulement à la disposition des protagonistes ; elle en vient à modeler carrément leur environnement (l’action se déroule dans des décors de facture complètement futuriste et les Na’vis sont entièrement animés par ordinateur) de même que celui du spectateur (l’insertion des nombreux effets 3-D). Sur les installations de Pandora, l’aboutissement ultime de la technologie résulte en la duplication des Na’vis, c’est-à-dire au retour à la vie primitive, intrinsèquement liée à la nature. Ce qui devait être au départ une entreprise d’infiltration et de contrôle absolu a rapidement bifurqué vers la prise de conscience de l’interconnectivité globale, aussi connue sous le nom de Gaïa. Il s’agit pour l’homme d’un retour aux racines, au sens propre comme au figuré. En témoignent le réseau souterrain formé de racines d’arbres, qui, aux dires de la Dr Grace Augustine, surpasse celui du cerveau humain, et la vénération pour l’Arbre des Ancêtres par les Na’vis, qui permet de transgresser le temps en assurant la pérennité de leur savoir collectif. Pas étonnant que l’arbre soit progressivement amené au cœur du récit, puisqu’il symbolise l’avenir. Les humains n’ont cure de le conserver, car pour eux seul compte le présent. Au besoin, l’avenir se déroulera dans un ailleurs incertain et indéterminé (l’exploitation d’une autre planète) et ce, peu importe s’ils répètent les erreurs du passé. À l’inverse les Na’vis sont pleinement conscients des enjeux de la guerre : s’ils la perdent, leur monde sera détruit à jamais, et du même coup il deviendra inconcevable d’envisager l’avenir. Le peuple de Pandora croit, à juste titre, que l’homme ne peut dominer la nature ; il doit se fondre en elle pour pouvoir jouir pleinement de sa puissance. C’est ce qu’a compris Jake Sully en adressant directement sa requête aux Ancêtres tout juste avant la grande bataille. Et en bout de ligne, c’est cette compréhension d’un tout global et collectif qui aura fait la différence, comme en témoigne le secours in extremis des animaux de l’île. Tout comme rien d’autre qu’une vaste campagne de sensibilisation – et de mobilisation – parviendra à stopper les changements climatiques. Ne reste maintenant qu’à trouver un porte-étendard digne de Jake Sully.

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Un autre élément expliquant une partie de l’engouement pour Avatar réside dans les nombreux parallèles qu’on peut dresser entre le péplum futuriste de Cameron et une autre des productions cendrillon de 2009, District 9. Impossible de ne pas songer au film de Neil Blomkamp lors de l’entretien entre Sully et le colonel Quaritch quand ce dernier embarque dans son robot militaire, format géant. On jurerait que les prototypes de l’armée humaine d’Avatar ont été empruntés à la civilisation des « crevettes ». Ou est-ce plutôt à l’armure que porte le lieutenant Ripley dans Aliens ? Si tel est le cas, ce serait alors Blomkamp qui ferait référence à Cameron, et non l’inverse. Ceci dit, l’écart entre la sortie des deux longs métrages est assurément trop rapproché pour pouvoir parler de « plagiat ». Reportons-nous plutôt au concept de « synchronicité », d’autant plus que les deux œuvres se joignent également à travers leurs thématiques et le rapport qu’elles entretiennent par rapport au réel. Les deux films mettent en scène un héros humain, issu du milieu social dominant (la bureaucratie pour Wikus Van De Merwe, le corps des Marines pour Jake Sully) qui se verra confronter, de gré ou de force, à l’environnement auquel il s’opposait jusqu’à un passé tout récent. Même constat de fausse route idéologique au fur et à mesure que le récit progresse, que l’apprentissage de l’autre mène à une mutation de plus en plus profonde (au propre comme au figuré), jusqu’à la transformation complète. Et dans les deux cas une finale qui laisse planer une suite probable, voire inévitable, fondée soit sur l’espoir (la promesse de retour et de réversibilité du processus de métamorphose faite par l’extraterrestre dans District 9) ou la fatalité (l’évacuation forcée des humains belliqueux de la planète Pandora, qui amène avec elle l’éventualité d’un second assaut, bien plus lourd cette fois).

Ces similarités scénaristiques se jouent toujours dans l’ombre d’un réel au contexte social incertain, marqué de profondes injustices et d’au aveuglement doctrinaire. District 9 fait directement référence au conflit de l’apartheid, à la ghettoïsation de communautés entières justifiée sous le prétexte de la méconnaissance et de la différence. Pour sa part, Avatar se veut une allégorie à peine voilée de l’exploitation à outrance des ressources naturelles et de la cupidité humaine. Un pan complet de chaque film a pour toile de fond la culture africaine, comme si le continent africain représentait, à lui seul, l’incarnation d’une terre salvatrice où l’homme peut toujours aspirer à modifier le cours des choses en enrayant la corruption et en se dotant d’une autre nature. Cela fait beaucoup de points en commun pour deux productions sorties à quelques mois d’intervalle, et lorsqu’on constate que les deux films récoltent un succès planétaire, force est d’admettre qu’ils articulent des craintes et des préoccupations au cœur des gens de tous horizons.

Pour en finir avec District 9, le seul point de divergence entre les deux œuvres se révèle la forme empruntée pour la livraison du récit, aux antipodes l’une de l’autre. Simulation du réel chez Blomkamp, sublimation de la réalité chez Cameron. Alors que dans District 9 l’aspect du documentaire, surtout dans la première partie, traduit l’urgence chaotique de la situation, l’utilisation du 3-D dans Avatar nous plonge dans une réalité poétique alternative inexplorée auparavant. Qu’il soit terre-à-terre ou tridimensionnel, le dispositif de projection lance, en définitive, un message comparable. Que le mode de transmission diffère autant – à l’intérieur du même médium ( !) – relève d’un fait des plus intéressants, qu’il serait à propos de développer davantage dans une analyse subséquente.

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Un troisième et dernier point d’importance fournissant sa part de réflexions pour mesurer l’impact du film de Cameron s’avère la prédominance du virtuel, qui permet la communication directe avec les Na’vis. De par son titre même, Avatar réfère explicitement au double utilisé par les internautes pour leurs activités en ligne, cette image à laquelle ils se substituent en totalité (ou presque, si l’on excepte l’utilisation de la webcam) aux yeux de leur communauté. Maintes fois décrié pour ses risques liés à l’interdépendance et au manque d’activité physique, ce mode de communication bénéficie peut-être, dans Avatar, de sa forme de valorisation la plus achevée. Pour Jake Sully, il ne fait aucun doute que les mœurs des Na’vis sont nettement plus avancées que celles des humains, malgré leur aspect tribal. Il n’hésite pas une seconde quand vient le temps de (re)prendre le contrôle de son avatar, bien souvent au détriment de son propre corps. Par ailleurs, la finale du film est on ne peut plus éloquente : Jake choisit de devenir un Na’vi à part entière, coupant tout lien corporel avec ses origines. Le dernier plan, soit l’ouverture de l’œil du héros, nous renvoie à l’image dominante de l’affiche promotionnelle du film, qui rappelle étrangement la forme d’une planète, berceau de la vie. Symbole parfait de la renaissance, cette virtualité ainsi glorifiée incarne à l’écran le dernier espoir de l’homme, une visée qui n’est peut-être pas si utopique si l’on considère l’immense potentiel de mobilisation de la toile. Car à bien y songer, l’internet, par son pouvoir de rassemblement, constitue la meilleure chance pour l’humanité de se regrouper autour d’un enjeu commun. Hormis peut-être… le cinéma. Chapeau donc à James Cameron qui a su cristalliser ces deux approches en un seul et même projet. Pas étonnant qu’une majorité de gens se sentent interpellés par le propos d’Avatar.

D’autant plus que le scénario du film intègre à l’histoire une trame romancée dans laquelle Jake Sully n’y trouve rien de moins que l’âme sœur. Plus qu’un simple à-côté, l’épisode romantique entre Jake et Neytiri constitue le fer de lance du récit, au sens où l’ancien Marine ne serait jamais devenu un Na’vi sans son attachement grandissant pour la belle et grande guerrière. Une rencontre rendue possible grâce à l’avatar de Jake. Or, le web est fréquemment utilisé pour procéder à la recherche d’un partenaire, comme en font foi la pléthore de réseaux sociaux et autres sites de rencontre qu’on y trouve. Donc non seulement Cameron, par le truchement de la symbolique et du scénario, associe l’immersion virtuelle à l’action physique et concrète, voilà qu’il évoque également, à nouveau sous un jour extrêmement positif, la notion de clavardage, clef de l’ouverture sur le monde et sur autrui. Loin de condamner les us et les coutumes des générations X, Y et Z, il leur envoie au contraire un message empreint d’encouragement, confiant aux jeunes et moins jeunes, de manière subtile il va sans dire, qu’ils sont non seulement sur la bonne voie, mais qu’ils se situent peut-être plus près de la solution finale qu’ils ne le croyaient au départ. Dans cette optique, aussi bien dire que si le spectateur ne sent pas conforté dans certains de ses choix ou habitudes de vie au terme de la projection, il ne le sera jamais.

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Voilà les éléments essentiels qui, à mon humble avis, expliquent l’engouement qu’est parvenu à susciter Avatar à travers le globe. Manifestation tangible de l’éveil d’une conscience écologique mondiale, glorification déguisée de la sédentarité et de l’engagement virtuel, empruntant au passage une poignée d’éléments culturels au goût du jour, le long métrage de Cameron se veut d’abord et avant tout une actualisation de la théorie Gaïa, qui se voit de plus en plus la vedette d’œuvres à grande diffusion, et pas seulement cinématographiques (les récents écrits de l’auteur français Maxime Chattam en sont un très bel exemple). Les plus grands détracteurs du film de Cameron lui reprocheront à coup sûr son caractère trop conventionnel, en dehors de ses prétentions révolutionnaires. Il s’agit toutefois ici d’un choix délibéré du réalisateur, qui préfère opter pour un classicisme éprouvé au niveau de la mise en scène, et ce, afin de rejoindre le plus vaste auditoire possible. À la lumière des résultats obtenus au box-office, force est d’admettre que Cameron a remporté son pari. Amenons toutefois un petit bémol quant à la performance aux guichets : le fait de présenter Avatar en version 3-D a permis de récolter plus d’argent par billet, un supplément étant exigé pour l’accès aux films en trois dimensions. Une fois sa carrière en salles terminée, il restera à déterminer si cet écart dans la tarification aura joué au point de reléguer les recettes mondiales d’Avatar derrière celle de Titanic, maintenant classé deuxième film de l’histoire à ce chapitre.

Au final, hisser Avatar au titre de précurseur dans ce qui fut annoncé comme l’avènement d’une nouvelle conception du cinéma apparaît somme toute un peu hâtif et, en définitive, exagéré. L’utilisation que fait Cameron de la troisième dimension, loin de modifier notre rapport à l’œuvre, ne chamboule pas tant le récit qu’elle ne sert une formule classique beaucoup plus convenue, quitte à en accentuer les effets, tant visuels qu’émotionnels. Venant d’un autre réalisateur, le cinéphile averti aurait pu crier au gaspillage. Mais chez Cameron, l’arrivée de la troisième dimension entraîne avec elle la fin d’un cycle, aboutissant dans Avatar sous la forme d’un retour aux sources, qui s’opère chez l’homme comme au cinéma. En effet, n’est-il pas quelque peu ironique de constater que James Cameron, après avoir attendu 12 ans pour disposer des moyens technologiques adéquats, ait employé tout son savoir-faire et ses ressources dans le but de restituer à l’homme son humanité perdue ? Lui qui auparavant s’évertuait à élargir les horizons de ses personnages à travers des voyages dans le temps et l’espace, pour ensuite mieux les retrancher derrière des menaces étrangères, qu’elles soient monstrueuses ou non, voilà qu’il présente à l’être humain sa seule planche de salut en la voie d’un retour à la nature. Une sorte de virage à 180 degrés, comme si le réalisateur avait compris qu’après avoir fouillé le passé et exploré l’avenir, le futur se jouait maintenant, au présent, dans le respect de tout ce qui nous entoure. Après tout, la conscience sociale n’est pas en trois dimensions.

- Lire l’analyse critique d’Avatar, par Flavien Poncet

Images : © Twentieth Century Fox France


La Pivellina (Un film de Tizza Covi et Rainer Frimmel)
Douceur maternelle
Par Clémentine Delignières, le 18 février 2010
Comment résister au sourire de la petite Asia ? La fillette transforme la vie de ceux qu’elle rencontre et illumine la pauvre banlieue romaine de La Pivellina, une oeuvre agréablement empreinte d’accents néoréalistes.

Walter et Patty, un couple sans-le-sou d’artistes de cirque, se prennent d’affection pour une enfant de deux ans, abandonnée provisoirement par son énigmatique mère... Pas de grandes aventures dans ce film là, mais beaucoup de tendresse. C’est avec émotion que l’on suit le bonheur de la petite famille devant la joyeuse et capricieuse petite Asia. C’est avec amusement qu’on les observe tenter maladroitement d’élever l’enfant. C’est avec angoisse que l’on songe au moment où la mère absente reviendra finalement arracher tout ce petit monde à leur bulle de bonheur, comme elle l’a promis dans une lettre.

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Il manquait décidément au cinéma italien contemporain - adepte de spectaculaire et de grandiloquence - cette simplicité et cette douceur… Serait-ce la touche autrichienne de Rainer Frimmel, le co-réalisateur ? Le couple qu’il forme avec la Transalpine Tizza Covi vient tout droit du genre du documentaire et cette spécificité ne manque pas d’influencer la forme du film. La fiction et le réel s’entremêlent avec succès.

Ce n’est pas non plus un hasard si les deux cinéastes trouvent à l’interprète de Patty, Patrizia Gerardi, des faux airs d’Anna Magnani : La Pivellina renoue avec la tradition italienne du néoréalisme. Le budget est minime, les acteurs ne sont pas des professionnels et gardent à l’écran leurs véritables prénoms, le scénario s’adapte aux frasques de la petite Asia, les décors et l’éclairage sont naturels, le rythme d’action est très lent… Le tout rend compte de la difficile situation d’Italiens en marge de la société, se contentant de l’essentiel quand d’autres s’habillent en Armani. Une scène montre la petite troupe de cirque grimée, donnant un spectacle, sans que personne ne se déplace pour les voir. Ils ne gagneront rien cette fois-là, tant pis. La société semble s’être embourbée dans ses problèmes et ne pas avoir progressé depuis Le Voleur de bicyclette de Vittorio de Sica.

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Mais si la vie dans des caravanes, parquées dans la boue romaine, s’avère donc être un aspect non négligeable de La Pivellina, le film s’attache avant tout à décrire des sentiments maternels – un thème intemporel et universel. Comment un instinct de protection naît-il spontanément dans le cœur d’une femme, face à un enfant sans défense ? Comment le fait-elle sien, sans qu’aucun lien de sang ne les unisse ? Comment son arrivée bouleverse t-elle sa vie ? Une étrange beauté jaillit de la relation de l’insouciante Asia avec la fantasque Patty, cheveux rouges et traits vieillissants. L’enfant allège le quotidien de cette mère adoptive et lui rend le sourire ; la mère prend soin de l’enfant abandonnée et lui fournit l’affection dont elle manque.

Les scènes routinières du quotidien illustrent leurs sentiments. Ces moments s’éternisent et ont pour étrange effet de nous faire sentir membre à part entière de cette communauté. On apprécie : qu’importe les difficultés pécuniaires et la frugalité de leur vie, Patty et Asia ne semblent pas malheureuses pour autant. Elles semblent en tout cas bien plus épanouies que les riches personnages de La Dolce vita de Fellini… Pourquoi en vouloir toujours plus ? Les valeurs défendues par La Pivellina méritent d’être remises au goût du jour et c’est avec un vif regret que l’on quitte les petites caravanes, loin de la précipitation du quotidien.

Images : © Zootrope Films


Céleste surprise - Retour sur le festival Les Inattendus (Lyon, 2010)
Par Flavien Poncet, le 15 février 2010 - 17:29
Sous le fleuve de l’actualité cinématographique s’est achevé fin janvier le festival lyonnais de cinéma (très) indépendant Les Inattendus qui a renoncé aux grandes pompes pour privilégier l’exaltation d’une production cinématographique peu commune et singulière, (très) indépendante disent-ils. L’occasion est donnée par ce festival bisannuel et ceux qui l’organisent de démentir l’équation qui entendrait que le cinéma ne se fête qu’en foule immense. Il se célèbre aussi en « petites prières » (d’après l’expression d’Alain Bergala), dans l’intime, en petite coterie cinéphile. Le goût de l’intime et de la proximité n’a pas contrarié la fréquentation de la salle puisqu’à plusieurs reprises elle s’est trouvée pleine, obligeant certains spectateurs à se tenir debout en pleine séance. Le festival Les Inattendus ne verse pas dans un rapport individualiste au film mais, en promettant d’accompagner chacune des œuvres par son auteur, rappelle que le cinéma constitue un terrain privilégié pour tisser du lien social.

Ce sont les microcosmes noués de tel festival qui favorisent l’émergence d’un cinéma modique en moyen et qui agissent comme des entailles dans le bloc d’un cinéma majoritaire. Affranchi d’un souci de rentabilité (toutes les séances sont entièrement libres d’accès), désintéressé d’une volonté mercantile, le festival des Inattendus se situe en contrechamp des manifestations cinéphiles rutilantes. Accomplissant sa programmation sur le seul critère de l’audace et des mérites du risque, Les Inattendus brassent, sans distinction, sans « discrimination positive », les longs et les courts-métrages, les films expérimentaux et les films d’animation, les fictions en image de synthèse ou les documentaires tournés caméra-épaule. Mu par le désir de constituer une sélection hétérogène, le festival ne soumet à son panel de films que la condition d’une marginalité.

Les Inattendus ont situé leurs projections dans un lieu obscur, qui n’en porte pas moins un nom illustre : L’Elysée. Il faut passer sous un large portique, comme il en est à l’entrée des grandes cours d’immeubles, et entrer dans patio avant que ne s’ouvre la porte du lieu-dit. Dans L’Elysée des Inattendus, se sont croisés les fantômes de films expérimentaux, d’installations vidéo ou de dessins animés. Au dehors de la salle, un bar jouxte un salon et une partie libraire. La librairie, par l’érudition de son étalage, avait honnêtement de quoi enthousiasmer le cinéphile bibliophile. Les éditions Re :Voir aussi bien que les éditions P.OL. ou Aléas constituaient, entre autre, la prodigieuse devanture. On pouvait y trouver quelques raretés épuisées comme, par exemple, l’ouvrage sur Jean Grémillon par Geneviève Sellier ou un bel exemplaire de L’usine aux images de Ricciotto Canudo.

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Parmi les œuvres programmées, qui toutes expérimentaient, quelques films ont manifesté une réussite artistique. Parmi eux le long-métrage Zanzibar Musical Club de Philippe Gasnier et Patrice Nezan, production ZDF/Arte, version de quatre-vingt cinq minutes, revendiqué par son auteur comme une résistance au pittoresque de la world music. En cela, le film se présente à l’opposé de la fresque cubaine Buena Vista Social Club. Aux mouvements de grue épiques de Wenders se substituent des cadrages plus rapprochés, un rapport plus intime avec les musiciens et une forme de mise en scène moins fabuleuse (le film laisse l’impression d’un filmage en pellicule alors qu’il n’a été filmé qu’à cinq personne avec un caméscope HD Panasonic et une petite Canon). Le film ne parle pas du whole world, il se situe entièrement à Zanzibar. Face à l’œuvre de Gasnier et Nezan, nous sommes moins des occidentaux qui assistons à des représentations musicales du Zanzibar que des spectateurs de cinéma qui partageons des concerts de Taarab et d’Unyago. Parmi les stars du genre, le film capte les prestations de Bi Kidude, femme de plus de quatre-vingt quinze ans. Première diffusion en France, avant sa télédiffusion sur Arte le 21 juin, lors de la fête de la musique, le film a déjà été programmé à Florence, Istanbul et Dubaï. En s’opposant aux magnificences de la forme, les deux auteurs participent à un geste de résistance, le cinéma peut encore cela. Résistant conte l’idéologie marchande de la world music, le film résiste aussi contre l’idéologie hégémonique du culturel américain. C’est par ailleurs précisément la condition du Zanzibar. Les Etats-Unis y sont très présents sur le plan idéologique et, a fortiori, politique. Le plan de cet enfant qui danse sur la musique traditionnelle du Zanzibar en même temps qu’elle fait éclater avec sa bouche un chewing-gum n’est pas sans évoquer, par extension, les Sciuscia de Rossellini ou De Sica. Film de lutte en creux, mais film de musique avant tout. La musique y sert de lien social, vieille rengaine, aux abords du cliché. A la différence que la musique du film conduit le montage, opérateur de connexion entre les regards, les présences des corps et des instruments. La musique, comme le cinéma, y sont des outils fédérateurs.

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Autre film du festival qui a employé le cinéma à une cause social : Le coq et l’hirondelle de Pilar Arcila et Jean-Marc Lamour. Réalisé dans le cadre d’un atelier du quartier Montgrand de Marseille, les cinéastes construisent autour de la vie d’un jeune garçon une romance moderne qui contourne les clichés du genre pour y trouver plutôt le plaisir de l’inattendu. Les démarches hésitantes des enfants, les chants méditerranéens qui circulent au cours du film, l’hybridité de la matière (le film a été tourné en 8mm avant d’être transposé sur mini-DV) produisent un film dont la vigueur singulière provient de la sincère fragilité. Dans l’ensemble, les œuvres de ce festival ont puisé leur valeur dans leur tentative, dans l’affirmation que l’art du cinéma ne se conditionne pas sur la seule raison d’une complétion mais sur l’authenticité du geste cinématographique (au risque de la candeur ou de l’emphase).

Deux dessins animés, au principe formel presque similaire, ont aussi expérimenté des modes d’animation. Une histoire de Sylvie Denet et Nous resterons sales d’Alexis Jacquant prêtent les traits dessinés à une volonté politique d’affranchissement. Le court-métrage de Denet compose, à coup de francs traits bleus, une variation sur les motifs de la liberté, de l’envol. L’œuvre de Jacquant élabore un psaume graphique à la mémoire des peuples pauvres, miniers semble-t-il. La facture de Nous resterons sales, qui laisse à penser une sorte d’aquarelle, fait résister sur un support doré l’image d’un corps que même les jets de Kärscher ne saurait débarrasser.

Ils sont nombreux les autres films que le festival a su mettre à disposition et qui ont marqué un véritable engouement pour les recherches formelles au cinéma. Dans leur ensemble, dans leur génie inventif ou dans leur honnête tentative, chacun des films défrichaient un sillon du cinéma, tel qu’il s’invente aujourd’hui, à l’orée d’un cinéma du « Je » que favorisent les petits caméscopes, au seuil d’un cinéma muséal qui s’affirme.

Images : Les Films du présent (Zanzibar Musical Club),


"A Serious Man", "In the Air", "Invictus", "Bright Star", "Le Refuge" & "Lebanon" (Notules Février 10)
Par La Rédaction, le 13 février 2010 - 11:31
Début d’année chargé avec un nouveau beau film des frères Coen (A Serious Man), la confirmation du talent limité de Jason Reitman (In the Air), la déception Clint Eastwood (Invictus), le retour gagnant de Jane Campion (Bright Star), la production annuelle de François Ozon (Le Refuge), et enfin le dernier Lion d’Or du festival de Venise (Lebanon).

A SERIOUS MAN de Joel et Ethan Coen

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Après un début de décennie décevant (The Barber, Intolérable cruauté et Ladykillers), le cinéma des frères Coen s’est refait une santé en trois films formidables. Après le chef-d’œuvre No Country for Old Men et le sympathique Burn After Reading, Joel et Ethan accouchent cette fois d’un film unique, une comédie noire essentiellement ancrée dans la communauté juive du Minnesota des années 60, précisément là où les frangins ont grandi. Larry Gopnik, proche de la cinquantaine, est un professeur de physique dans une université du MidWest. Alors que son fils Danny va célébrer sa Bar Mitzvah, sa femme Judith décide de le quitter pour Sy Ableman, une de ses connaissances. Entre problèmes familiaux et professionnels (obtiendra t-il sa promotion ?), Larry traverse une période décisive et critique de sa morne existence. Rarement un film (même chez Woody Allen) n’aura autant explorer et déglinguer en même temps le "qu’est ce qu’être juif" aux Etats-Unis. Déjà abordée dans Barton Fink ou The Big Lebowski, la question juive monopolise ici tout l’écran. Comme souvent chez les Coen, le film fonctionne par éclats. Sur la trame parfois monotone du drame familial qui suit son cours, se greffent des climax humoristiques et fabuleux (le conte du tout début, l’épisode savoureux avec le dentiste), mais parfois aussi violents. Se dresse dans A Serious Man une mélancolie teintée de provocation, d’où cette sensation d’étouffement quelque peu jouissive. Le nouveau métrage des frères Coen foisonne de géniales idées de mises en scène et de scénario, et s’impose comme le premier grand film de l’année 2010 !

par Julien Hairault

IN THE AIR de Jason Reitman

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Succédant au déjà médiocre Juno, In the Air confirme la pseudo-arnaque que consiste le cinéma de Jason Reitman, honnête faiseur au demeurant, mais incapable de prendre la pleine mesure de sujets sociaux forts et "de gauche". Avec son nouveau film, il a beau aborder les questions des licenciements abusifs dus à la crise économique actuelle (le personnage du toujours formidable Clooney passe ainsi son temps à traverser le pays pour annoncer à des inconnus qu’ils sont virés de leur entreprise), ce sujet est très vite mis de côté au profit des histoires de cul et de cœur des personnages. Ou comment, au final, jouer d’un intérêt fort relatif pour une question d’actualité afin d’attirer le public, pour mieux se fourvoyer dans l’exercice convenu de la comédie romantique. Il serait cependant injuste de ne pas reconnaître certaines qualités à Reitman : bon direction d’acteurs, auteur de quelques lines très drôles, et metteur en scène doué d’un sens du rythme évident... Mais cette manie de soulever avec tant de légèreté et de désintérêt des sujets sensibles le rapproche plus d’une démarche réactionnaire que réellement engagée.

par Julien Hairault

INVICTUS de Clint Eastwood

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Le dernier film de Clint Eastwood alterne le chaud et le froid, dans cet ordre précis. Retraçant la manière dont le président sud-africain Nelson Mandela (Morgan Freeman, le "rôle de sa vie") a utilisé la Coupe du Monde de Rugby (1995) pour unir son pays et faire tomber les clivages racistes entre les blancs et les noirs, Invictus est dans un premier temps une merveille d’humanisme où le cinéaste américain retrouve et aborde ses thèmes de prédilection. A l’image de Gran Torino qui traitait déjà de l’affrontement communautaire parfois sur un ton humoristique, Eastwood nous offre ici quelques scènes dans cette même lignée, comme la rencontre entre les deux équipes de gardes du corps, l’une "blanche", l’autre "noire". Ou encore cette séquence magnifique où les Springbocks s’en vont à la rencontre des enfants défavorisés des bidonvilles, qui est elle l’un des grands climax émotionnels du métrage. Le film dans son ensemble peut se voir comme un spot publicitaire pour Mandela, et c’est là que les problèmes commencent. Il manque au film de l’ironie, un contre-point de vue, quelque chose pour enrailler la machine quand celle-ci tombe trop facilement et parfois niaisement dans l’éloge. Lors du final, de la finale opposant les Blacks néo-zélandais aux Springbocks sud-africains, outre le temps qui s’allonge éternellement à travers des ralentis qui frôlent le mauvais goût (d’une manière générale, le film est assez platement mis en scène), le spectateur tombe des nues face à de nombreuses scènes d’un symbolisme primaire : blancs et noirs rient et célèbrent ensemble jusqu’à ce plan ridicule de la coupe soulevée par une main noire et une autre blanche.

par Julien Hairault

BRIGHT STAR de Jane Campion

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Bright Star conte le destin du poète du XIXe John Keats, et de sa bien aimée, richissime et élégante fille de châtelains. Avec cet amour qui prend doucement une tournure passionnée, puis contrariée par la pauvreté, les conventions de l’époque et la maladie, Jane Campion retrouve les ingrédients romantico-tragiques qui avait fait sa notoriété avec La Leçon de piano. Cependant, le changement de décor, ici la nature est également luxuriante mais aussi accueillante, et la jeunesse des protagonistes de cet élan du cœur chaste et pudique, emportent plus loin la force poétique et esthétique. Le verbe et l’écriture trouvent dans la mise en scène et la nature plus d’échos et de correspondances que l’instrument dans La Leçon de piano, davantage marqueur de classe, objet de rapprochement et voix de sa propriétaire muette. Bright Star est un film rare et exigeant, qui doit, comme la lecture d’un poème, être savouré avec patience dans la divagation.

par Morgane Pichot

LE REFUGE de François Ozon

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L’an dernier, François Ozon trouvait avec l’enfant ailé Ricky une fantastique échappée à l’ordinaire pesant d’une famille d’ouvriers. En 2006, avec Le Temps qui reste, il condamnait Melvil Poupaud à vivre ces derniers jours. Le Refuge renouvelle habilement ces deux précédents films. Louis (Melvil Poupaud), fils d’une famille bourgeoise mais déchirée par le non-dit, meurt d’une overdose d’héroïne, laissant sa petite amie, Mousse (Isabelle Carre), seule et enceinte. La mère du défunt l’encourage à ne pas garder cet enfant. Elle s’isole pour mieux réfléchir et se désintoxiquer, jusqu’à l’arrivée du frère homosexuel de Louis, Paul. Ensemble, ils répondront a leurs interrogations mutuelles, jusqu’à voir en cet enfant l’incarnation d’un être perdu pour l’un, le rêve d’un enfant impossible pour l’autre. François Ozon retrouve sa veine minimaliste, la mise en scène est subtile, légère et évite ainsi d’alourdir un film qui brasse l’air de rien des questions lourdes : le deuil, la maternité non désirée, l’homosexualité et la paternité...

par Morgane Pichot

LEBANON de Samuel Maoz

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1982, Israël envahit le Liban. Le futur réalisateur Samuel Maoz est soldat. C’est de ce cauchemar, de ce traumatisme qu’il tente de se libérer avec Lebanon. Plongée claustrophobe d’une journée dans un tank, le film montre et démontre sans concession la violence sanguinaire, psychique, et les contradictions absurdes de conflits qui ne font toujours que des victimes, d’un cote comme de l’autre. Le message a une portée universelle, il passe parfois au prix d’un certain voyeurisme et de passages convenus, mais il est heureusement soutenu par la force du point de vue interne du tireur depuis son viseur. Ce film, à l’image de Hunger il y a deux ans, rappelle qu’une esthétique marquée, mais maitrisée afin de ne pas franchir la limite du spectaculaire et du Beau, est une démarche qui fonctionne même, voire surtout, pour des films revenant sur les périodes difficiles de l’Histoire.

par Morgane Pichot

Images : © StudioCanal (A Serious Man), © Paramount Pictures France (In the Air), © Warner Bros. France (Invictus), © Laurie Sparham (Bright Star), © Le Pacte (Le Refuge), © CTV (Lebanon)


Pedro Almodovar [rétro années 2000]
Par Chloé Pangrazzi, le 10 février 2010 - 18:36
Selon la plupart des sources, et ce jusqu’au début des années quatre vingt dix, Almodovar serait né a Calzada de Calatrava le 25 septembre 1949. Mais le cinéaste espagnol ne serait en fait venu au monde qu’en 1951. Un détail anodin sans doute mais qui rappelle que la vraie vie d’Almodovar est hors d’atteinte.

Avant de commencer, il faut rappeler le contexte dans lequel Almodovar évolua durant son enfance. Il vit dans la Manche, le pays est pauvre et Franco accroit son règne. Les artistes se heurtent à la censure, et produisent des films dénués de tout intérêt. La Manche est encore plus touchée par la situation économique catastrophique et de fait les productions culturelles ou intellectuelles sont au point mort. Almodovar parlait souvent de misère et d’austérité intellectuelles. Pourtant il garde de son enfance un souvenir impérissable qui s’illustre à travers ses films par le thème du retour au village, aux sources, thème qui nourrit Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? et qui s’épanouit réellement dans Volver (qui signifie "revenir" en français). Ses parents et plus précisément sa mère, participent à la vie intellectuelle de leur village en ouvrant un commerce de lecture et d’écriture de lettres, Almodovar se rappelle de la manière dont elle enjolivait les lettres, de son art de manier les mots selon les attentes de ses destinataires. C’est ce souvenir qui fera naître une des phrases qui illustrera toute son œuvre cinématographique : « la réalité a besoin de la fiction pour être complète, pour être plus agréable, plus vivable ». Cette phrase est à l’image de ses films qui mêlent jusqu’à l’osmose réalité et fiction, vie et cinéma.

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Lorsqu’Almodovar va sur ses dix ans, ses parents consentent à l’envoyer chez les pères Salésiens à Cacérès. Il devient soliste, et témoin d’agressions sexuelles il perd la foi. Le thème de la religion revient très fréquemment dans les films du réalisateur espagnol, sur le mode comique comme Dans les ténèbres ou plus tragique comme dans La Mauvaise éducation. Puis vient le temps du départ pour Madrid et de la Movida. A 16 ans, à son arrivée il déniche pour subsister, une place d’opérateur à la Compagnie Nationale du Téléphone, qu’il conserve pendant 10 ans. Toute la première partie de sa filmographie (de 1980 à 1987) sera le reflet de la Movida. La Movida est un courant iconoclaste rattaché entre autre à la post modernité, au pop art et au mouvement punk qui a déferlé sur une Espagne à peine remise des quarante années de franquisme. Ce mouvement irrigua tous les aspects de la culture espagnole durant les années 80. Almodovar qui fréquentait les milieux underground s’imposa comme l’un des chefs de file de la Movida en posant la spécificité de l’esthétique du cinéma espagnol. Il crash les traditions tout en gardant la mélancolie des meilleurs moments, il se moque ouvertement de la morale et avoue y préférer l’amitié et l’humanité. La folie des hommes devient sa source d’inspiration. Il aime mélanger dans un même film : prostituées, bonnes sœurs, homosexuels et terroristes. Il met en scène un chaos jouissif et charnel. La musique et la danse y sont omniprésentes et il montre son mépris pour la télévision et son obscénité. Son militantisme ne sert qu’à exorciser et détruire les tabous de la censure morale des franquistes. Ce n’est pas tant l’excentricité de la forme qui marque mais bien son amour pour les déjantés, les marginaux, les cœurs blessés. La solitude et la détresse des êtres le fascinent.

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Jusqu’à Talons aiguilles (1991), il épouse une sorte d’enthousiasme et d’euphorie liée à la renaissance espagnole, poussant ses délires vers des extrêmes toujours plus fantasques. Son emblème féminin est alors Carmen Maura, femme violée, intoxiquée aux médicaments, transsexuel, elle se plie à tous ses désirs. Ces histoires obsessionnelles naviguent entre la noirceur la plus ténébreuse, le rouge le plus sanguin, les couleurs les plus chatoyantes. L’amour, la possessivité, la violence sexuelle planent au dessus de chacun de ses films.

C’est avec Talons aiguilles qu’il entame sa seconde période, phase de maturité et de recherche introspective. Pourtant rien ne change radicalement, il conserve ses génériques kitchs et ses sujets ne s’assagissent pas. Nous sentons davantage de mélancolie, un peu plus d’amertume et de regrets : le désenchantement envahit la pellicule. A partir de là les œuvres d’Almodovar ne seront plus les mêmes, il assumera le tragique, le dramatique, la dépression.

Par la suite, son écriture apporte quelques modifications notables, ses décors sont moins baroques, sa liberté concernant la sexualité est atténuée par des refus, des doutes. Il devient de plus en plus perfectionniste sur le choix des couleurs, des costumes, des prises de vue, apportant un sens toujours plus développé à ses images, si l’eau de rose dégouline en surface, l’existentialisme et les remises en question y tiennent également une place majoritaire. Le tragique et la douleur sont le fondement même de ses nouvelles histoires.

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Avec ses derniers films Parle avec elle, La mauvaise éducation, Volver et maintenant Etreintes brisées, son cinéma devient non seulement mature mais aussi extrêmement maîtrisé, mais il s’autorise encore toutes les audaces narratives, images créatives, morales incorrectes et sexualités désinhibées. Même si la forme s’est adoucit, le fond reste déjanté, car le style d’Almodovar ne peut se limiter à une question d’illustration, il est une vision des gens et des relations humaines. Tout est affaire de dysfonctionnement dans des scripts de plus en plus allégoriques, riches en détails psychanalytiques. Il filme la folie, l’inconscient, la névrose totale et finalement leur acceptation dans leur propre désir, l’attente de la mort en trouvant un moyen serein (l’amour de plus en plus). Almodovar cherche à passer du fusionnel au raisonnables par des voies irrationnelles.

A la fois morbide et comique, le cinéma d’Almodovar a su muer la pudeur naturelle en exhibition excessive pour finalement montrer le contraste entre tragique et l’humour de la vie, forcement absurde. Oublié le temps des extravagances, des disputes, le temps des monologues et des murmures est venu.

Images : © Collection Christophe L. © Sony Pictures Classics


Inversion des rôles - De la fiction à la TV [rétro années 2000]
Par Othman El Maanouni, le 3 février 2010 - 10:12
La décennie qui vient de s’écouler a finalement produit peu de chefs d’œuvres, du moins si l’on prend exclusivement en compte ce qui relève de l’invention et non de l’innovation. Il reste cependant aisé de chercher une cause sociétale et contemporaine, comme une nostalgie de temps plus anciens où certains éléments étaient en effet favorables à une véritable création, souvent issue d’une émulation et d’un dialogue.

Il est vrai que depuis la fin des années 90 la qualité des films a tendance à baisser du moins dans leur quantité. Il reste cependant quelques très grandes exceptions comme par exemple la proposition de déstructuration absolue de David Lynch avec Mullholland Drive ou le ballet des corps sublimement mis en scène par Gus van Sant dans Elephant. D’autres exemples seraient à citer mais il est juste de compter sur ses mains les très grands films des dix dernières années.

Il faudrait tout de même aller chercher plus loin et trouver le véritable terrain d’invention des années 2000 : il s’agit des films de télévision. En dehors du raz de marée offert par les séries sous leurs différentes formes (sitcoms de vingt minutes, séries de quarante ou feuilletons d’une heure) qui a transformé le mode de diffusion des images mais également le flux d’informations, il y a des spécimens uniques d’invention qui sont pertinemment remarquables.

Deux chaînes câblées ont créé une insurrection non négligeable, alliant une écriture formellement incontestable à une mise en scène enthousiasmante reposant sur des acteurs désinhibés (et qui auraient sûrement été cantonnés aux seconds ou troisièmes rôles au cinéma) et une multiplication des talents à chacun des postes clés : HBO et Showtime. Citons quelques exemples de « minisérie » (la dénomination américaine pour un feuilleton d’une durée moyenne de 7 à 10 heures par saison) : Oz, The Sopranos, The Wire, Generation Kill, The Tudors, John Adams, Rome

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Prenons maintenant l’exemple de la série créée par David Simon, The Wire (Sur écoute en français). Le consensus critique autour de la série (2002-2008) est justifié, non seulement vis-à-vis des scénaristes (George Pelecanos, Edward Burns, David Simon…) mais aussi des acteurs qui transcendent tout schéma télévisuel. En cinq saisons (environ 50 épisodes d’une heure, soit cinquante heures de film…), la série a rendu justice de manière plus aboutie que n’importe quel film de cinéma à une ville, en l’occurrence celle de Baltimore.

Cette expérience, qui aurait pu se révéler un pensum ou à l’inverse un pur produit contemporain ne racontant rien d’autre que ce qui se passe, est incomparable tant ses ramifications sont insoupçonnables, inouïes et magistrales.

A mesure que les épisodes défilent, de la première saison où les scénaristes se concentrent sur la genèse d’un baron de la drogue à la dernière qui se concentre majoritairement sur les journalistes du Baltimore Sun, en passant par les dockers du port (saison 2) et la division Major Crime (saison 4), la ville de Baltimore devient intelligible et se dévoile comme un pur sujet d’émotions mais également d’intellect. L’affect est incontestable tant les co-scénaristes de David Simon et d’Ed Burns ont donné vie à des personnages possédant chacun la palette de nuances quasi infinie de l’originalité humaine.

Pour se rendre compte de la difficulté de la tâche, il est tout simplement vertigineux de contempler depuis l’épisode 10 de la cinquième saison tout le chemin parcouru, étourdissant donc.

Définitivement réaliste, The Wire - peut-être Le produit télévisuel impur de la décennie - abonde pourtant en figures de style cinématographique. Chaque épisode s’ouvre sur quelques minutes d’introduction souvent percutantes voir épinglantes, comme une publicité imparable qui scotche déjà devant l’écran, puis un générique dont le style change à chaque saison (mais pas les paroles, ni la construction) et enfin une citation d’un des personnages qui offre déjà une piste avant le début à proprement parlé de l’épisode. Les épisodes eux-mêmes sont construits suivant un rituel qui est bien plus enthousiasmant que plombant, les salauds se disputant le pouvoir tandis que les utopistes œuvrent dans l’ombre.

Et les autres dans tout ça ? Après réflexion, c’est l’achèvement majeur de The Wire au cinquantième épisode : avoir chroniqué, insulté et aimé jusqu’à l’épuisement du désir une ville qui, comme Détroit et d’autres, est condamnée par la lente déchéance du Rêve Américain et de son modèle économique. C’est surtout là que réside le tour de force : avoir fait aimer au spectateur, universellement, une ville via des personnages qui sont devenues des personnes (un long procédé dû autant à la finesse de l’écriture qu’à l’investissement incroyables des acteurs). Omar (le plus touchant et le plus inattendu de tous à mon goût), Bunk, McNulty, Greggs, Daniels, Bubbs et bien d’autres vivent alors éternellement dans l’imaginaire de tous ceux qui auront tenu devant l’écroulement disséqué et expérimenté par procuration d’un rêve qui n’en était finalement pas un.

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Là où The Wire explorait la vie en plein air, Oz, créée par Tom Fontana et produite par Barry Levinson, se concentre presque exclusivement (en presque soixante heures cette fois !!) sur la vie carcérale et sur la transposition d’une société déjà dysfonctionnelle à l’extérieur comme à l’intérieur des barreaux. La série de Tom Fontana est aussi étourdissante que The Wire mais plus abstraite en étant plus métaphorique. Paradoxalement la violence dans Oz (anagramme d’Oswald) est presque insoutenable dans son obscénité mais surtout dans ce qu’elle dit sur la valeur d’une vie humaine. Les innombrables personnages vivent et meurent au gré des saisons et des tractations passées dans l’ombre, d’un clan à l’autre ou d’un côté des barreaux à l’autre.

Les scénaristes s’amusent d’ailleurs à semer au gré des épisodes, par la bouche du détenu le plus inoffensif de la prison d’Oswald, des vérités éternelles qui mettent souvent en lumière les évènements de l’épisode, comme si un observateur extérieur (un Autre spectateur ?) misanthrope et dépourvu d’émotions analysait froidement les schémas répétés d’une humanité pathétique et pas avare en répétitions.

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L’expérience la plus exaltante vécue sur le petit écran (et conçue pour celui-ci) est Generation Kill, transcendante exploration d’un régiment de marines de reconnaissance sur le front Irakien en 2003. La minisérie dure 7 heures, 7 épisodes si méthodiquement écrits qu’ils en deviennent hypnotisant. Introduisant plus de quinze personnages principaux dans la première heure, exigeante mais indiscutablement généreuse, la série monte en puissance exponentiellement jusqu’au dernier épisode libérateur et véritablement bouleversant. Elle est écrite par David Simon et Ed Burns (les créateurs de The Wire). Ce qui la rend tellement impressionnante c’est que quatre ans après les faits, dans le même espace-temps, les scénaristes livrent une thèse pratique de l’échec catastrophique qu’a été le conflit. La musique n’existe même pas dans cette guerre, sauf celle chantée a capella par des marines traumatisés d’être catapultés en première ligne en dépit de tout bon sens (toujours la chaîne de commandement décriée déjà dans The Wire), sauf sur la vidéo amateur qui résume et montre tout à l’envers en toute fin de la série.

La lucidité d’un certain petit écran américain et l’intelligence dont il fait preuve demande alors des comparaisons poussées. Quid de la France ? Les récentes tentatives Braquo et Pigalle, la nuit sont autant de coup dans l’eau tant elles ne dépassent pas leur propre sujet, l’atteignant déjà non sans mal. Il reste tout de même de l’espoir, peut-être du côté de Canal + qui ose ouvrir des portes non sans pudibonderie certaine. La seule expérience française remarquable date de 2005, il s’agit d’un téléfilm diffusé sur la même chaine : Nuit noire, 17 octobre 1961 de Alain Tasma (qui a d’ailleurs remporté un Emmy Award aux Etats-Unis).

Le puritanisme américain ne doit pas non plus tromper son monde, plus grande est la censure, plus inventive est la réponse. Les chaînes à péage américaines l’ont souvent compris et permettent aux créateurs de série (l’écriture en groupe de cinq ou dix scénaristes est monnaie courante) des marges de manœuvre assez inédites. Il ne faut pas oublier une autre chose : le film de cinéma le plus inventif de la décennie a d’abord été conçu pour la télévision. Mullholland Drive était supposé être le pilote d’une série conçue par David Lynch dans la lignée de Twin Peaks. C’est seulement après avoir été rejeté par les exécutifs de NBC que Lynch a décidé d’en faire le film déconstruit et révolutionnaire qu’est son produit (in)fini. Quant à Elephant, il est produit par HBO Films et tourné en 4:3 en format natif, ce qui en fait formellement un produit télévisuel.

Tempérons tout de même nos ardeurs, la grande majorité des séries de fiction produites sur les chaînes américaines sont des œuvres éphémères et oubliables. D’autres ne s’en tiennent pas à leurs exigences (ainsi The Tudors sur Showtime qui a donné deux saisons grandioses avant de sombrer dans la grandiloquence lors de la troisième) ou sont arrêtées en cours de route (Rome sur HBO, excellente série mais qui a failli ruiner la chaîne, au bas mot on parle de 200 millions de dollars pour deux saisons). Les paysages sont également plus larges que les seuls Etats-Unis (Skins et Misfits sur E4 ! en Angleterre par exemple) mais souvent annihilés par la pluie de propositions qui en provient.

Le futur proche ? Boardwalk Empire (réalisée par Martin Scorsese) et The Pacific (produite par Steven Spielberg) sont prévues pour le premier semestre 2010, toujours sur HBO.

Et après ? Si le cycle ne se brise pas (que ce soit la crise économique, le revirement des studios qui affrontent désormais le capitalisme en conglomérats, ou le simple épuisement des idées), on pourrait se projeter dans la théorie du rhizome, et attendre pour cette décennie un nouvel âge d’or où, toujours dans la masse, émergeront des joyaux.

TOP de la décennie (séries, feuilletons, sitcoms) :

1. The Wire (HBO, David Simon)

2. Oz (HBO, Tom Fontana)

3. Generation Kill (HBO, David Simon et Edward Burns)

4. John Adams (HBO, Kirk Ellis & David McCullough )

5. The Sopranos (HBO, David Chase) / Mad Men (AMC, Matthew Weiner)

6. Rome (HBO, Bruno Heller & John Millius)

7. Friday Night Lights (NBC, Peter Berg)

8. The Tudors (Showtime, Michael Hirst)

9. Skins (E4, Jamie Brittain & Bryan Elsley)

10. The Office (NBC, Ricky Gervais, Greg Daniels & Stephen Merchant)

Images : © CBS Paramount International (Oz) © Home Box Office (The Wire, Generation Kill)


Ne change rien (Un film de Pedro Costa)
Dans la nuit des images
Par Flavien Poncet, le 1er février 2010
L’œuvre d’art s’affranchit de la mort par l’acte de résistance prodiguait Gilles Deleuze. Serge Daney aussi défendait que deux des plus grands cinéastes, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, ne fondent leur cinéma que d’une matière qui résiste. Pedro Costa, dans la filiation d’une telle tradition de l’art, revient dans Ne change rien avec un film qui lutte en tout point, contre la représentation convenue de l’art musical, contre l’idée insolite que le cinéma tient de la musique, contre l’exaltation euphorique des chansons. Cinéma d’opposition, ce n’en est pas moins un cinéma de tête, qui conduit l’idée inflexible que les films, dans leurs plus modestes moyens, peuvent encore se pencher sur la place de l’homme avec lui-même ou dans son décor. Alors que la Cinémathèque française vient de lui rendre hommage par une rétrospective complète, Ne change rien est sorti en salle. En filmant son amie Jeanne Balibar au travail, Pedro Costa, cinéaste contemporain colossal par le génie, se focalise à nouveau, après son documentaire sur Straub/Huillet, sur l’invention d’une matière artistique.

Se rendre au cinéma tient aujourd’hui encore de l’étrange miracle. Qu’y fait-on ? Rappelons-le : on paye un droit d’entrée pour venir s’installer sur un fauteuil et voir, entendre, penser ou juste sentir la danse raisonnée des ombres sur une surface plane et blanche. Le dispositif cinématographique, qui consiste à s’émouvoir du miroitement des illusions, conserve avec de la distance son étrangeté. Le dernier film en date de Pedro Costa, format long d’un court-métrage qu’il avait finalisé en 2005, renforce ce sentiment extraordinaire d’assister à une expérience insolite. Le premier plan délivre une troupe de spectres sous un ciel de projecteurs clairsemés ; des taches obscures et des trainées lumineuses dessinent les silhouettes des musiciens et de Jeanne Balibar en concert. Tout est là, à l’image, réduit dans un seul plan : le récit de Ne change rien, celui de Pedro Costa et de la troupe de musicien, sera celui des ombres qui travaillent au jaillissement de la lumière qu’irradieront les corps comme les œuvres qu’ils fabriquent. La fiction portera, joyeusement, sur l’éclosion d’entre l’obscurité d’une oœuvre artistique, à force de travail et de répétition. Suite à ce premier plan, dans lequel est interprétée une chanson qui porte Torture pour titre, apparaît en gros plan le visage de Balibar en studio d’enregistrement. Puis vient, en plan en pied, Rodolophe Burger, assis. Enfin, celui du bassiste, le corps vouté, l’air inconsciemment emprunté à Sal Manero chez Nicholas Ray. La scène est disposée, les personnages sont présentés. Comme dans le théâtre classique, comme dans la tragédie grecque, tous les rôles sont introduits avant que ne s’enclenche le fil de l’histoire. La grande contemporanéité du cinéma de Pedro Costa n’est pas irréductible à une certaine tradition narrative, renversant par là toute historicité téléologique et progressiste du cinéma. Ce qui compte n’est pas tant, comme chez Cameron –puisqu’il est plus que jamais d’actualité-, d’inscrire son œuvre dans une volonté, souvent bien vaine, d’innovations mais de reconduire au premier plan un sentiment de présence, depuis longtemps reclus dans le champ du documentaire. C’est ce qui fonde l’amalgame souvent prêté à Costa et qui voudrait qu’il est un auteur de documentaires depuis Dans la chambre de Vanda. Lui-même, avec Joao Bénard da Costa, ancien directeur de la Cinémathèque portugaise, dit détester le documentaire. Ces films s’accordent pleinement avec le régime de la fiction (avec ce qu’il a de façonné et de feint). Ne change rien n’y fait certainement pas exception.

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Introduite et consentie dans les premiers plans, la fiction peut révéler son contenu. Sa nature est double. Bien que proférant son désintérêt pour le documentaire, Pedro Costa travaille un cinéma dont la qualité magistrale se révèle dès lors qu’il marie dans un même corps les os du documentaire avec la chair de la fiction. Glanant des instants du présent de Jeanne Balibar, Pedro Costa, avec sa monteuse Patricia Saramago, en articulent des bouts et agencent à sa façon pour dresser une fiction. La nature de cette fiction est ambivalente puisqu’on peut aussi bien la lire sous l’angle du documentaire (Comment la création artistique résulte d’un labeur harassant ?) qu’à travers une intrigue, qu’établit les paroles des chansons. Ami de Jacques Rivette, Costa, plus que jamais, rappelle que « tout film est un documentaire sur son propre tournage ». Dans l’ordre de la fiction, Ne change rien dispose les chansons pour former un lien narratif. Il dresse dans le même temps un portrait érotique de Jeanne Balibar. Les deux gros plans sur scène que lui consacre Pedro Costa, manifestant la sensualité de sa chevelure ondoyante, la caresse de ses lèvres sur le micro, son regard de femme fatale, le déhanché languide qu’elle chaloupe lorsqu’elle susurre en concert les mots de Johnny Guitar, tout participe à l’érection d’une divine idole. Comme dans sa trilogie de Fontainhas (Ossos, Dans la chambre de Vanda, En avant jeunesse), Pedro Costa attribue aux bagatelles la semblance des nobles choses. Déjà à Fontainhas, il était aisé de percevoir dans les corps des immigrés capverdiens des figures de Rembrandt, ou dans les visages des sœurs Duarte des portraits à la Vermeer. Dans Ne change rien, ce sont des peintures du début XVIIème du Caravage que proviennent les apparences de Jeanne Balibar, Rodolphe Burger et leurs musiciens. Sans que Costa ne cite consciemment le peintre, ce sont des figures de ce registre que le film déploie. Elles opèrent le même enveloppement des zones opalines dans le drap obscur des environs. On reconnaît dans Ne change rien ce qu’Adrian Martin, à propos du premier long-métrage de Costa, nomme le « whites that burn, blacks that devour », cette passion pour la carnation charnelle des corps et pour l’exaltation esthétique des figures.

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Le premier charme que dégage le film provient de son noir et blanc ténébreux, travail d’un savant étalonnage. Similaire au travail accompli par William Lubtchansky chez Philippe Garrel, ce noir et blanc charbonneux laisse sur les visages et les corps la trace d’une ombre qui les emmitoufle. Et le blanc laiteux, iridescent qui se dégage de cette obscurité, n’est pas tant l’évanescence d’un corps qui vient s’échouer sur l’écran que le résultat d’un travail de fulguration. Si Jeanne Balibar paraît si somptueuse devant la caméra de Pedro Costa, au point d’atteindre la beauté d’une Gene Tierney, c’est qu’elle œuvre à son émergence à mesure qu’elle construit son album de musique. Le trajet parcouru dans le film la présente dans une obscurité quasi-totale avant de la laisser, quand s’achève la dernière séquence, sous une lumière blafarde. Entre temps, tout le film trace le trajet d’une progression dans la lumière. Cette visibilité progressive du corps de Balibar ne se formule qu’à la force de l’ouvrage. Costa explicite, non pas comme chez Sarkozy une idée que la quantité de travail est un ferment du gain, mais plutôt que la besogne est une nécessité vitale. Il ne s’agit pas de travailler plus mais de bien travailler. Pour cette raison, Pedro Costa revient à plusieurs reprises sur des séquences de répétition, dans lesquelles se dégage le souci presque éthique de la qualité. Ne change rien répand cette idée que ce qui fait la qualité d’une œuvre, ce n’est pas son prestige final mais la somme de travail qui l’a conduit. Des albums de Jeanne Balibar, nous n’entendrons rien dans le film, seulement ce qui les a précédé (les répétitions et les enregistrement) et ce qui les a suivi (les concerts en tournée). Même lorsqu’elle livre sur la scène le sel de son travail pour Le Périchole d’Offenbach, Costa ne nous montre rien, reléguant le tout en hors-champ. Or lorsqu’elle répétait avec son professeur de chant, son buste au travail, parfois exaspéré de toujours reprendre, est plein cadre. A la saveur du produit artistique, Costa substitue la besogne du temps de la répétition ou la déformation lors des concerts. Déjà Costa, dans Casa de lava, marquait son désintérêt pour la rentabilité des produits culturels. Il y faisait prononcer par un de ses personnages, Bassoé : « Mais la musique ne tue pas la faim. Elle ne tue pas la misère. Elle ne tue pas les larmes. La musique est une chienne, une mauvaise patronne… Un homme a besoin de sa paye. Quand il travaille, c’est sa consolation. ».

Le personnage poursuivait en disant : « C’est bon de jouer à deux mais, à trois, c’est mieux. ». Le travail, tel qu’il prend forme dans le film, n’est pas celui renfermé d’un Cavalier ; il ne s’accomplit que dans la cohésion d’une communauté. L’une des plus grandes influences de la méthode de Costa ne provient ni de Ford, Tourneur ou Straub, qu’il mentionne souvent, mais de Yasujiro Ozu dont il aime et reprend sa « croyance qu’une table et trois types sont le cinéma. ». Ne change rien, comme depuis toujours chez Costa, construit un espace dans lequel naît un peuple, un populus, cet ensemble d’êtres qui habitent un même espace. Les cadrages et les raccords entre eux investissent trois espaces : celui de la scène (sur laquelle s’ouvre le film avant d’y revenir à maints endroits), celui du lieu de l’enregistrement (studio ou grenier à Sainte-Marie-aux-Mines) et celui du plateau de théâtre (sur lequel se joue La Périchole d’Offenbach). Entre ces lieux dans lesquels Costa tisse du lien entre les personnages, par la durée de ses plans et par les évènements qui s’y produisent, s’infiltrent deux plans irréductibles aux autres espaces du récit. Ce sont le gros plan de Jeanne Balibar en répétition d’« En avant, en avant soldat » de La Périchole et le plan de demi ensemble de deux vieilles femmes à Tokyo dans un coffee. Le premier, comme un gros plan bergmanien, suspend sa connexion avec l’espace, et le second, en tant qu’il rompt par ce qu’il filme avec l’ensemble du film, se distingue de l’espace des musiciens. Ces deux plans exceptionnels agissent comme des étapes dans la progression du film vers la splendeur. Ne change rien, titre incongru puisque tout dans le film procède au mouvement, en tant qu’il succède à la trilogie de Fontainhas et en tant qu’il renvoie fortement à Où gît votre sourire enfoui ?, apparaît comme une nouvelle direction ou une parenthèse -les prochains films de Costa nous le dirons- dans laquelle plutôt que saisir l’empreinte de ce qui disparaît, il est question l’inscrire la progression d’une naissance. Après avoir archivé l’effacement d’un quartier, Costa consigne la création d’une œuvre. Ce goût de la renaissance était déjà présent auprès de Vanda, Straub, Huillet ou Ventura, mais il trouve ici sa plus sensuelle image.

- Lire l’interview de Pedro Costa par Flavien Poncet

Images : © Shellac




A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

Ces liens vous sont proposés par Fin de Séance, site d’analyse critique des films d’aujourd’hui, n’hésitez pas à nous contacter pour nous transmettre des liens équivalents pour d’autres villes.

Retrouvez également Vodkaster - Le blog de la cinéphilie 2.0



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