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Le Bruit des glaçons
(Un film de Bertrand Blier)
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Je confesse d’entrée avoir une passion singulière pour les films de Bertrand Blier. Sa conception de l’amour, des relations humaines, de l’importance de la vie humaine, et de la vie en générale me touche profondément. J’ai néanmoins été déçu par certains de ses précédents long-métrages, Combien tu m’aimes ?, son dernier film, en particulier.Il m’aura d’ailleurs fallu quelques séquences avant d’être convaincu par l’exercice d’équilibriste que le metteur en scène propose à ses spectateurs : Jean Dujardin et son cancer, Albert Dupontel. Les deux acteurs sont d’ailleurs formidables car ils jouent cette relation surréaliste comme deux amis au bar, entre le blanc et le rouge, les vins et les globules. Rapidement, pourtant, les dialogues font mouche, le huis clos s’émancipe de son unité de lieu (la villa de l’écrivain, Charles Foulque, joué par Jean Dujardin) et la métaphore s’enhardit.

Il faut voir l’écrivain combattre son cancer, physiquement donc, puis peu à peu s’accoutumer à l’idée, jusqu’à dîner avec lui et coucher dans le même lit. Ces séquences savoureuses et souvent extrêmement drôles (certaines répliques sont véritablement géniales) n’excluent pourtant pas le malaise graduel qui s’empare de l’écrivain et, par extension, du spectateur. Tout est drôle mais tout est morbide, et si l’humour est noir c’est tout de même sous le soleil du sud de la France que se joue le drame.
Il est difficile de rentrer dans les détails car le film se dévoile peu à peu, et une grande partie du plaisir vivifiant qu’il provoque naît de l’enchaînement des surprises dont seul Bertrand Blier sait tirer ces grandes leçons de vie qui se présentent souvent sous forme de fable paillarde et caustique. C’est dans ces allées et venues, souvent en steadycam, que flotte le spectateur, rechignant d’abord à adhérer à ce surréalisme si peu couru de nos jours, puis doucement et tendrement emporté par la puissance du désir qui habite chacun des personnages.

Et quand Christa Théret (Evguenia) dit à Anne Alvaro (Louisa, la servante) que la beauté de son âme fait tourner le monde, le petit film se transforme en grande œuvre où la vie vaut la peine d’être vécue, où les erreurs sont autant d’apprentissages et où l’Amour triomphe (qu’il soit pour sa servante, ou pour le vin blanc).
Pour peu qu’on ait vu certains chefs d’œuvre comme Beau-père, Préparez vos mouchoirs ou comme 1, 2, 3 soleil, on est littéralement transformés par la façon qu’a le metteur en scène de 71 ans de se renouveler éternellement, tornade vitale qui emporte les dernières inquiétudes dans une communion de répliques cinglantes, de blagues glaçantes et de vie pure.
Alors Le Bruit des glaçons devient une véritable fable tragique où un homme qui avait tout, qui pêchait par excès autant que par lâcheté, est prêt à tout abandonner. Alors il se sent seul, sa triste vie devient un poids insupportable, et son cancer manque de gagner. Arrivent les premières migraines terrassantes, il se tord de douleur et la métamorphose a lieu. Louisa, la servante mutique, extension physique de la villa (elle était « livrée » avec) soigne son patron, son fils revient le voir, il a 16 ans, elle en a près de 50, « et alors ? ».
La subversion n’a pas d’âge : voyez donc Bertrand Blier qui écrit avec toute sa foi et tout son courage, qui après plus de vingt films n’a jamais trahi son sujet, ni son cinéma, et regardez le Bruit des glaçons, ce délicieux cliquetis qui peut faire froid dans le dos, mais qui a l’immense qualité de se transformer à la lumière du soleil. |
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Images : © Wild Bunch Distribution
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Toy Story 3
(Un film de Lee Unkrich)
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Avant que ne débute la séance de Toy Story 3, le film est déjà gorgé d’une immense promesse : celui de clore la trilogie « Toy Story » sans surenchère oiseuse, comme le fait Shrek 4 Il était une fin, et avec une beauté intelligente et profonde redoublée. Les lumières de la salle s’éteignent et la paire de lunettes 3D se porte au visage. Une fois les logos de Disney et de Pixar passés, apparaissent comme au-dedans de l’écran les nuages de la tapisserie d’une chambre d’enfant. Un fer chauffé à blanc vient inscrire le titre du film sur la tapisserie, laissant s’embraser le mur d’enfant. Le monde de Toy Story 3 s’ouvre ainsi, sous un brasier.La première séquence, parodie de la tétralogie Indiana Jones, contrarie la voie de la surenchère pour mieux tourner le grand-spectaculaire en dérision. En désarçonnant le maléfique Barth le borgne (doublon ludique de Monsieur Patate) qui s’esclaffe à son apparition : « Fric ! Fric ! Fric ! », Woody se fait le défenseur de l’intégrité morale contre le profit de l’argent. Nous sommes prévenus : Toy Story 3 n’ambitionne pas de nous en donner plein la vue (la définition des textures n’atteint pas celle de Wall.E, bien que les logiciels employés nécessitent plus de temps de calcul). Le désir de poudre aux yeux en moins, l’émotion d’ordre intime sera d’autant plus profonde.

Toy Story 3 est le onzième long-métrage produit par les studios d’animation numérique Pixar. En 1995, Toy Story sortait en salle aux Etats-Unis et remportait le succès qu’on lui connaît aujourd’hui. Quinze ans plus tard, Pixar jouit du prestige d’être reconnu, avec les studios Ghibli, comme l’un des pôles de production d’animation les plus créatifs au monde. Le Lion d’Or exceptionnel reçu par John Lasseter des mains de Georges Lucas lors de la 66ème Mostra de Venise témoigne de cette reconnaissance professionnelle internationale. Pour réaliser la onzième production Pixar, Lee Unkrich -co-réalisateur de Toy Story 2 et monteur du premier- entreprend une innovation en renversant les codes du récit Pixar (codes affiliés aux classiques Disney). Ce par quoi séduit Toy Story 3, outre l’immense sagacité avec laquelle sont dosées les séquences drolatiques et les instants dramatiques, provient de ce refus exclusif de faire, une fois encore, un film fondé sur un cheminement initiatique. Chacune des anciennes productions Pixar, oeuvrant dans un genre déterminé, suivait l’initiation d’un personnage ou d’une bande. Dix films suffisent amplement à faire le tour de ce motif narratif, à conter ce qu’il y a pour user la corde du récit d’apprentissage. La principale force de cet onzième long-métrage Pixar est d’opérer un basculement dans la filmographie du studio, comme un reboot vers un nouveau type d’intrigue. Toy Story 3 reprend les principaux protagonistes des deux précédents opus pour non plus les introduire à une condition supérieure mais, au contraire, leur désapprendre le privilège de jouets favoris. En cela, Toy Story 3 contre Toy Story 2 où la valeur des jouets y était exaltée.

L’aventure de Toy Story 3, bien moins trépidante que la séquence d’introduction, dépasse celle des précédents opus parce qu’elle enraye systématiquement les codes du road-movie (codes fondateurs dans les premiers Toy Story). Lorsque, malgré lui, Woody se trouve embarqué dans un carton pour Sunnyside, la crèche où sont envoyés les jouets déchus, il se plaint : « Il faudra une éternité pour revenir ! ». C’est que, précisément, ils ne regagneront jamais l’endroit d’où ils proviennent. Le sujet du film n’est plus de réussir à regagner le foyer, mais d’apprendre à en partir. Un « film de la maturité » peut-on dire à la volée. Quelque chose s’est brisée entre l’épisode 2 et le troisième, et l’éternité est la mesure incommensurable pour que tout se raccommode. Tout simplement, Andy a grandi et a délaissé ses toys au profit d’un ordinateur. Toy Story 3 relate, le long des péripéties qu’affrontent les jouets, l’impossibilité à recoller les morceaux. Si l’amour d’Andy pour ses jouets s’est largement amoindri, il est un amour nouveau qui leur est offert, in fine : celui de la petite Bonni. Toy Story 3 contient dans sa visée dramatique une lecture marxiste, et a fortiori matérialiste, de l’histoire comme brassée d’évènements qui se répète ad infinitum. Cet amour éternel, obtenu par la force de cohésion de nos héros jouets, réussit après avoir connu le paradis d’une enfance joyeuse (résumée dans le film par la séquence introductive en caméra DV et la tendre fin) et l’enfer de la destruction (tout le reste du film). Même lorsqu’ils semblent avoir rejoint un nouveau terrain idyllique, le garderie de Sunnyside, ils s’avèrent être tombés sous une nouvelle menace. La force de la trilogie Toy Story tient en ceci de simple, d’à la mode aussi, que, comme le « vrai est un moment du faux » ainsi que l’écrivait Debord, le « Bien est un moment du Mal ».

Une séquence puissante, la plus belle du film, la plus dramatique qu’un dessin animé de studios américains puissent accueillir aujourd’hui, laisse voir aux jouets la mort en face, dans la fournaise d’une déchetterie. Woody n’est plus le pantin collector envié par les grands collectionneurs comme dans Toy Story 2 mais redevient, le temps de ce troisième épisode, un simple objet de jeu, promis en définitive à l’oubli et aux ordures. Les nombreuses poubelles ou sacs à « polyéthylène expansé à haute densité », dans lesquels risquent de terminer les jouets sont nombreux et chargés chacun d’un possible terminal irrémédiable. Bien qu’Andy porte à Woody particulièrement une affection qu’il refuse aux autres (même à Buzz), il apparaît comme le simple totem d’une enfance joyeuse. Cette séquence de la fournaise, portée par des cuivres mugissants, abolit à elle seule l’idéalisme de Disney en construisant son enjeu dramatique, en plus de l’affection qu’on peut porter aux personnages, sur leur matérialisme. La confrontation entre les jouets et leur mort promise par le feu met en évidence la faible existence de nos héros jouets et, par là, atteint un haut degré de tragédie. J’y comprends, lorsque les jouets risquent de mourir le plus bêtement et le plus tragiquement du monde dans un four à ordure, que nous ne sommes en fin de compte que la somme des matières qui nous composent, sans les forces qui les agissent. Woody, Buzz et leurs acolytes ne sont pas des figures de conte mais bien les maigres personnages d’une réalité, leur matière y compris. Cette matérialité, chez Pixar et dans la saga Toy Story était déjà exprimée dans la chambre de Sid, le chirurgien sadique dans le premier épisode qui produisait à partir de jouets des assemblages hybrides. Mais elle est redoublée et portée à son paroxysme dans Toy Story 3, dans la séquence de la fournaise particulièrement mais également à plusieurs reprises auparavant, lorsque la fragile matière plastique sauve (comme lors de la remarquable transmutation de Monsieur Patate en tortilla mobile) ou ne suffit pas à protéger les protagonistes. Un comble que la matière supposée des héros aient autant d’importance dans le corps du récit quand on se souvient, tout de même, que leur mode d’animation numérique est tout ce qu’il y a de plus immatériel. Mais souvenons-nous, depuis Wall.E, combien Pixar aime subvertir la technologie qu’il utilise pour ses productions.
Toy Story 3 accomplit sa pleine réussite avec l’axe par lequel son regard se porte sur les choses. Favorisant à plusieurs reprises le grand angle, à hauteur de jouet, embrassant dans le cadre l’ensemble d’un lieu, et la plongée, comme un regard adressé du haut d’un trou, Unkrich favorise l’impression de regarder l’aventure de ces objets désuets du haut d’un vieux coffre à jouet. Les contrastes et la sous-exposition récurrents des plans multiplient le sentiment de nostalgie. Toy Story 3 conçoit le monde comme un coffre à jouet, avec la belle mélancolie désormais inhérente à Pixar. Le relief, d’un usage exemplairement idoine, s’accentue dans ces plans-ci et accroît la sensation de se pencher au-dessus d’une malle-monde. Plus qu’un coffre à jouet, l’ensemble du monde de Toy Story 3 se réduit à une chambre d’enfant. C’est ce qu’il peut y avoir à entendre de plus romanesque quand le film s’ouvre sur la tapisserie de la chambre d’Andy faite de nuages et qu’il se clôt sur ces mêmes nuages, désormais peuplant le ciel au dehors. Au dehors, au dedans, le monde a même allure et souffre des mêmes dangers. C’est la plus fabuleuse image du monde à laquelle le cinéma, dans sa démarche politique, puisse œuvrer aujourd’hui : que l’intérieur de nos chambres d’enfant ou d’adolescent soit ouvert à la totalité du monde qu’il occupe. |
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Images : © Walt Disney Studios Motion Pictures France
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Inception
(Un film de Christopher Nolan)
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Inception est certainement l’un des films les plus obsédés par la mémoire jamais mis en scène. Il s’agit d’un thème du film (plutôt que rêvé il est remémoré) et celui-ci en brasse plusieurs autres dans un tourbillon vertigineux de mises en abîme et de songes multiples. De ce film on ne sort pas par une simple chute, en l’occurrence celle – habile – qui clôt le film. D’ailleurs certaines scènes sont si impressionnantes qu’il y a quelque chose de magistral dans la proposition fantastique de Christopher Nolan : sa propension à tout mettre en œuvre pour retranscrire à l’écran ce qui peut sembler complètement abstrait à l’écrit.Si la direction d’acteur est remarquable, on pourrait légitimement se poser la question de leur compréhension préalable du matériau brut, c’est-à-dire le scénario lui-même. Il y a quelque chose d’exclusif dans la manière avec laquelle le film a été pensé. C’est sans doute dû en partie à la complexité d’une trame tordue à son paroxysme (les rêves qui s’emboîtent, mais surtout l’explication qui y est associée) mais plus encore à la perception qu’à Christopher Nolan de son domaine d’expression, le cinéma. A voir Memento, Le Prestige ou The Dark Knight (Batman Begins étant à mon sens inférieur aux trois films précédemment cités) on ne peut guère douter de l’intelligence du metteur en scène de 40 ans ; là où d’autres se contentent de roublardise, il assume la simple équation qui fait qu’une idée simple nécessite une histoire complexe, ou du moins plus difficile d’accès.

Dans Insomnia, réalisé juste après Memento, résident les graines à la source d’Inception : en plus de partager une syllabe du titre ce sont surtout deux essais magistraux (dans leur tentative) sur la puissance de l’imagination et surtout sur son application pratique dans un monde où raison fait loi.
Quant au film en lui-même il démontre une maîtrise impressionnante de la concordance des talents : il est d’ailleurs presque certain que les personnes ayant participé au film sont parmi les meilleures dans leur domaine de pratique. Les mentions spéciales seraient d’ailleurs décernées à la composition de Hans Zimmer, à la photographie de Wally Pfister (déjà à l’œuvre dans The Dark Knight) et aux interprétations de Tom Berenger (Browning) et Cillian Murphy (Fisher).

Pour sûr la densité de Leonardo Di Caprio ou de Tom Hardy bénéficient grandement au long-métrage, mais la puissance des images (les effets spéciaux sont grandioses) engloutit parfois leurs personnages, dans l’action plutôt que dans l’émotion.
Il reste cependant quelques zones d’ombre dans l’assise même du film. D’abord il faut accepter les explications souvent succinctes (compréhensibles mais parfois regrettables) offertes par chacun des membres de l’équipe sur leur mode de travail et sur leurs spécialités (Yusuf, par exemple, souffre quelque peu du passage obligé par la case « mise en place narrative »).De plus, le vertige né de l’immersion dans les possibilités infinies du concept transcende la durée même d’un film de cinéma. Ses 2h30 sont bien courtes mesurées à l’incroyable combinaison de paramètres qui pourrait découler de la vie dans les rêves. C’est que comme l’explique à un moment Cobb (Leonardo Di Caprio) la durée d’un rêve n’est pas comparable à celle de l’éveil : sa densité est telle que l’incommensurable profondeur de l’inconscient ne pourra jamais être qu’entraperçue.
La plongée d’Ariane (Ellen Page) dans l’inconscient de Cobb est d’ailleurs la partie la moins crédible du film tant elle en fait le tour en quelques instants, niant toutes les projections, tabous et autres masques qui devraient lui barrer la route. La promesse du film n’est d’ailleurs pas réellement tenue puisque le seul lien qui rattache les personnages à la réalité (leurs « totems », celui de Cobb étant une toupie) fait partie de l’immense question finale : comment discerner ce qui est rêvé (ou fantasmé, ou désiré…) de la réalité ? Cette réalité est d’ailleurs bien morne et bien limitée dans le film. Elle aura pourtant permis à Christopher Nolan de réaliser un rêve cinématographique que seules les combinaisons de l’avancée technologique, du succès commercial de ses précédents films et de sa radicalité ont rendu possible.

Ce ne sont d’ailleurs finalement pas les rêves qui emportent la partie, mais bien les souvenirs puisque c’est le souvenir de ses enfants qui sauvera Cobb. Les rêves, tels que mis en scène dans le film, sont aussi trop linéaires pour être des transpositions visuelles littérales de véritables songes, ils se donnent dans l’explication alors que la sensation seule prime. Inception manque d’onirisme et de poésie mais choisit sciemment celle de l’imagination et du fantasme, demeurant de ce fait contradictoire dans son approche entre la promesse et son accomplissement.
D’autres interprétations sont également possibles comme celle qui voudrait que Cobb soit en fait la métaphore du metteur en scène et le rêve celle du film. Celle-ci est plaisante mais dénie trop de séquences qui ne conviennent pas à cette théorie. Après tout, l’interprétation d’un film appartient à chaque spectateur, celui-ci ne dérogeant pas à la règle (bien au contraire).
Ce sont des frustrations qui pourraient paraître mesquines mais qui gâchent un peu la formidable tentative de Christopher Nolan et de son équipe ; elle doit d’ailleurs être reconnue à sa juste valeur : dans ses immenses qualités comme dans ses inévitables faiblesses. |
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Images : © Warner Bros. France
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Le mois des Lumière [Festival Lumière 2010]
Par Flavien Poncet, le 5 août 2010 - 15:15 |
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La promesse était donnée par le président du Grand Lyon, Gérard Colomb, il y a un an : le Festival Lumière du « cinéma de patrimoine » serait reconduit pour une deuxième édition. Du 4 au 10 octobre, le Grand Lyon proposera aux cinéphiles autant qu’au « grand public » l’occasion de se replonger dans l’Histoire du cinéma, entre ce qu’elle détient de plus classique (Le Guépard, Psychose, Boudu sauvés des eaux, Rosemary’s Baby, La Chatte sur un toit brulant, Vol au-dessus d’un nid de coucou, Les Valseuses, Coup de tête…) et ce qu’elle offre de plus méconnus (Zorba le grec lors d’un hommage à Anthony Quinn, quelques films de Raymond Bernard ou de Jeremy Paul Kagan). La programmation de cette deuxième édition nous annonce d’emblée 70 films planifiés.La majorité des catégories élaborées l’année précédente est reconduite : la rétrospective principale et intégrale pour le grand public –Sergio Leone l’année dernière, Luchino Visconti cette année-, une rétrospective marginale pour les passionnés –Shin Sang-ok en 2009, Raymond Bernard en 2010-, l’œuvre revisitée du prix Lumière –Eastwood octobre dernier, Milos Forman cet automne-, trésors oubliés du cinéma états-unien –âge d’or du Film Noir précédemment, Nouvel Hollywood cette année- se retrouve pour cette nouvelle édition complétée d’autres parties.

Parmi les nouvelles entrées, le cinéma d’horreur trouve place et légitimité dans cette fête académique. Sans trop d’audace, Lumière 2010 consacre à l’un des papes du cinéma d’horreur moderne, Dario Argento, une micro-rétrospective composée de cinq de ses films les plus connus, sur la vingtaine qu’il a réalisé : L’Oiseau au plumage de cristal (1970), Le Chat à neuf queues (1971), Suspiria (1977), Ténèbres (1982) et Phenomena (1985).
Le jeune public, les collégiens et les lycéens, auront également droit à des séances spéciales (dont une le 6 octobre à la Halle Tony Garnier) qui leur permettront de s’approprier un festival que les auteurs, Thierry Frémaux en tête, souhaitent définitivement accessible au plus grand nombre.
En complément à cette pléthore de projections, un colloque sera organisé avant le festival, le 29 septembre. Il portera autour de la restauration et de la numérisation des films de « patrimoine », un procédé déjà pleinement entamé par les distributeurs mais qui ne reste pas sans soulever de nombreux scepticismes. Ce colloque se révèle symptomatique de l’ouverture vers les professionnels entreprise cette année par le festival. Approfondissant cette volonté, Lumière 2010 prend l’heureuse initiative de récompenser d’une bourse (du nom de l’historien du cinéma français Raymond Chirat) les chercheurs en histoire du cinéma et d’un prix (du nom du co-fondateur de Positif et de l’Institut Lumière, Bernard Chardère) le « meilleur article sur le cinéma de l’année ». Initié par le souhait d’inventer, à travers le prix Lumière, un équivalent du prix Nobel pour le cinéma, le Festival Lumière prolonge par là sa logique en imaginant un prix Pulitzer pour la presse de cinéma. Aucun doute, cette deuxième édition redouble l’ambition du festival lyonnais.

En amorce et en complément à la rétrospective Visconti, l’Hôtel du Département, comme l’année dernière, accueillera sur ses grilles de grandes photographies tirées à partir de photogrammes extraits des longs-métrages du cinéaste italien. 20 000 personnes se seraient arrêtés l’année dernière devant celles de Leone (certains en ont même volées, de quoi joliment orner leur chambre). Avec cette exposition, l’enjeu pour le Festival est d’attiser dès septembre autant de spectateurs autour de Leone que de Visconti (cinéaste pourvu tout de même d’un capital cool moins important, mais au fond tellement plus magistral et politique que l’auteur d’Il était une fois la révolution).
Pour stimuler le public, le délégué général du Festival de Cannes n’est pas à bout de ficelles. Les invités prestigieux annoncés d’ores et déjà cette année aguicheront au moins autant les néophytes que les fins connaisseurs : Alain Delon, Jean-Louis Trintignant, Bertrand Tavernier, Costa-Gavras, Katherine Quinn, Milos Forman, Dario Argento (enfin présent à Lyon après avoir manqué, pour cause de grève des transports, la séance de Suspiria au Comoedia en 2007).
Au-dessus de cette programmation, que l’on jugerait diverse a priori, demeure la question primordiale qui restait en suspens depuis la fin de l’édition 2009 : qui pour obtenir le second prix Lumière après le sacré monstre Clint Eastwood ? Nul mieux que lui ne sait conjuguer l’amour du grand public et l’idolâtrie des cinéphiles, avec toutes les scories qui en résultent. Personne aujourd’hui n’embrasse mieux l’ensemble du public, des cinéphiles aux spectateurs occasionnels, en accomplissant des films exigeants qui demeurent calqués sur le modèle de la narration hollywoodienne. Pour une deuxième édition, souvent les plus difficiles, celles qui engagent véritablement la manifestation sur le long terme, il fallait un prix Lumière au moins aussi prestigieux qu’Eastwood, sinon plus que lui (Kubrick !). D’aucuns prévoyaient, pour récompenser un cinéaste soucieux de l’histoire de son art, Scorsese, Coppola, Woody Allen, Tarantino… Les paris ne se jouaient qu’entre américains (somme toute les rois du populaire). Outre-Atlantique, outre-Pacifique, seul Almodovar jouit du même prestige plébéien. En élisant Milos Forman, cinéaste tchéquo-américain, comme second Prix Lumière, les auteurs du Festival vont à contre-sens de l’idée ultra-populaire qu’avait laissé la précédente édition. Jouissant d’une renommée internationale (grâce à ses succès publics et/ou critiques –Man on the moon, Larry Flint, Amadeus, Hair, Vol au-dessus d’un nid de coucou, Les amours d’une blonde-), Milos Forman est une persona grata aux yeux du « grand public » auquel se destine Lumière 2010. Néanmoins qui pour prétendre qu’il bénéficie de la même célébrité qu’Eastwood ? En élisant un cinéaste moins prestigieux qu’Eastwood, le Festival Lumière n’accuse pas de régression mais présente une alternative qui refuse l’enchère aux célébrités pour laisser place à la séduction seule qui habite les films.

En patientant jusqu’à la fin du mois d’août, où sera annoncé l’ensemble complet de la programmation, le Festival Lumière laisse à disposition son site internet (www.lumiere2010.org). Même s’il ne ménage plus de place aux commentaires des visiteurs, comme lumiere2009.org, le site du festival s’actualise très régulièrement en favorisant une présentation claire, fouillée et dynamique (différemment de l’élégance sobre du festival de la Rochelle).
Il reste, dans l’attente, à repenser à nos heureux souvenirs du cinéma lyrique de Visconti (de La Terre tremble à L’innocent en passant par Rocco et ses frères et Ludwig) pour mieux revoir en octobre, à la saison de l’automne, leurs images, leurs sons et leurs temps fleurir d’entre les souvenirs. |
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Tim Burton, le dernier conteur américain
Par Othman El Maanouni, le 19 juillet 2010 - 09:26 |
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S’il est un fait incontestable, démontré par ses films et par ses choix, c’est bien celui que Tim Burton est un véritable auteur. Que ce soit sous la dénomination « cinéma » ou celle plus large du conte, il existe un imaginaire burtonien, et celui-ci fait monde.Si la qualité intrinsèque des films est subjective, certains éléments de la pensée de Tim Burton se retrouvent dans la plupart de ses films, en particulier dans Edward aux mains d’argent et dans Ed Wood. Quand le premier peut-être interprété comme une métaphore du cinéaste marginalisé car ‘a priori’ dangereux, le second fait très clairement office de parabole. Dans ces deux films, le réalisme et la crédibilité sont des voies délaissées au profit de l’imaginaire, du fantastique et du merveilleux. Si ces trois qualificatifs sont larges, Edward, l’être artificiel qui a une âme, concentre une grande partie de la problématique qui traverse la filmographie de Tim Burton : pourquoi suis-je là, comment avancer ?

Edward est créé de main d’homme, sorte de Frankenstein à la peau de cire et aux yeux noirs de jais (ceux de Johnny Depp), cause malheur sur catastrophe sans pouvoir s’en empêcher, vu tour à tour comme une bête de foire ou comme un monstre. Ed est un cinéaste de série Z, dont la passion pour le cinéma est si évidente que Tim Burton l’élève au rang de mythe, rendant justice à un lointain cousin qui aurait pu s’appeler Tim s’il avait vécu quarante ans plus tard. Ces deux personnages sont sauvés ou aidés par deux adjuvants systématiques des films « majeurs » de Tim Burton : un être qu’ils aiment et une foi inaltérable en leur désir (d’échappée, de liberté, d’accomplissement…).
Le conte chez Tim Burton c’est réinventer la réalité qui, on le comprend, doit lui sembler bien pâle comparée aux infinies possibles de l’imagination, surtout si débordante. Quant à la thèse prônant la similarité de ses différents personnages, il suffit de constater que Johnny Depp les interprète, non par versatilité mais certainement grâce à cette métaphore commune qu’ils cristallisent, celle du cinéaste et de son acte de création.

Ainsi Edward et Ed, Ed et Edward, sont-ils conteur de leur propre vie, comme si de contingences il n’y avait trace. Se heurtant à l’incompréhension de leurs semblables (d’ailleurs aussi peu semblables pour l’un que pour l’autre) ils empruntent toujours le chemin le moins évident, le plus exigeant mais aussi celui qui révèle l’incroyable, littéralement celui qui éprouve la foi. Chacun des films de Tim Burton, en particulier Edward… et Ed Wood, sont de véritables épreuves autant pour le cinéaste que pour ses personnages principaux. Comme si, nécessitant des alliés, Tim Burton les faisait émerger de la terre glaise et malléable de son imagination. La véritable procréation, ici, est celle du cinéaste américain puisqu’elle gomme peu à peu, trait par trait, tout lien entre une réalité morne et un imaginaire éclatant (comparer par exemple la photographie d’Ed Wood et celle d’Edward…).
Ne recherchant qu’accessoirement l’aval de ses pairs, Tim Burton raconte ses histoires en attendant, trépignant d’impatience comme Ed (qui dit d’ailleurs avant une avant-première « This is the one I will be remembered for », « C’est pour celui-ci qu’on se souviendra de moi »), l’adoubement du spectateur, définitivement roi dans ce pays infini ou l’imagination est reine.
La réinvention du conte
Etonnamment, dans l’univers cinématographique de Tim Burton, il n’y a que peu de places pour la référence à d’autres cinéastes. Si des sous-entendus sont notables, il est difficile de deviner les « pères » de cinéma du jeune Tim. En revanche ses histoires sont influencées par d’innombrables grands conteurs, les frères Grimm et Charles Perrault en particulier. La tragédie grecque a dû également l’impressionner car les désirs qui parcourent ses personnages sont souvent plus grands qu’eux-mêmes, simples jouets dans la tourmente d’une plus grande force.

Dans Big Fish, le père réinvente sa vie au fur et à mesure qu’il la raconte, insufflant la vie à ces détours de son imagination qui saisissent tout auditeur. Comment susciter l’intérêt autrement que par l’extraordinaire ? Cette question doit être un fantôme qui hante en permanence Tim Burton le conteur. Ce besoin primordial chez lui du plus grand que nature trouve sa plus sincère expression dans Ed Wood, où le cinéaste fauché ne recule devant rien pour donner corps à ses rêveries imaginaires ; rêveries qui par ailleurs résonnent d’un curieux écho dans l’œuvre burtonienne.
La force du rêve est également celle du conte pour Tim Burton. Elle est un puissant désir, vent qui porte au-delà du commun des mortels, dans un endroit secret où se forgent les légendes des contes, celles qui ne meurent jamais. Cette peur de la mort est toujours présente en sous-texte, au détour d’une phrase ou d’une séquence, comme si le péril guettait à chaque tournant, celui de retourner à la communauté. Si la marginalité est une souffrance chez Tim Burton (voire Ed Wood), elle est toujours préférable à la fadeur et à la tiédeur de l’ordinaire, souvent synonyme d’ennui. Edward suscite d’ailleurs une curiosité implacable chez ses voisins - personne ne peut l’ignorer - quelle que soit l’ambivalence de leurs sentiments à son égard.
Dans ces contes, l’anti-héros créée l’empathie du spectateur, ses adjuvants sa sympathie et ses opposants la circonspection. Ces émotions servent le déroulement du récit, s’amplifiant graduellement pour atteindre leur paroxysme dans un dénouement souvent déchirant (voire Edward…). Ce classicisme schématique est aussi à l’œuvre dans Big Fish, où la vie imaginée du père et celle, rationnelle, du fils se rejoignent dans une synthèse qui fait office de mise en abîme représentative de la plupart des films de Tim Burton : cette confrontation entre la réalité et le Réel tel qu’il le conçoit est une question qui, restant sans réponse, s’affine à chaque film.
Le dernier conteur

Tim Burton est évidemment seul à prôner cette toute-puissance de l’imaginaire, d’abord à cause de sa radicalité qu’il ne maquille pas mais aussi parce que la déliquescence de l’imaginaire américain est en exergue dans le monde contemporain. Les grands films américains sont hantés par le passé ou par l’histoire récente du pays. Peu se permettent un détour outre Atlantique et dans l’Histoire commune, comme si les ponts avaient définitivement été coupés. Cette culture du miraculeux, au sens où la réalité est changeante et ne peut s’arrêter à un point de vue supérieur et faussement objectif, a sans doute trouvé chez Burton son dernier représentant véritable.
Edward… est sans doute l’un des derniers grands films à avoir combattu l’image pour l’image, c’est-à-dire l’écrasante mainmise de la forme sur le fond, allégrement soutenue dans la majorité des films contemporains. La solitude de la position défendue par Tim Burton est intenable. Il ne la tient d’ailleurs déjà plus.
La saveur de l’incomplétude s’échappe d’ailleurs désormais des derniers films du cinéaste américain, fumet doux-amer qui enivre autant qu’il provoque le rejet. Le soin qu’il a apporté à de grands films comme Edward… ou Ed Wood s’est peu à peu dissolu dans un abandon partiel de la rigueur au détriment d’un recul peu concerné, comme si le relais était passé. A qui ? La question se murmure mais ne se pose pas. |
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Images : © Sony/Columbia
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Tournée
(Un film de Mathieu Amalric)
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Au sortir du 63ème Festival de Cannes, les professionnels du cinéma (sous la tutelle de Tim Burton) ont manifesté un élan d’amour pour le cinéma français, amplifiant par là un attrait international pour les productions françaises, attrait que Cannes favorise depuis plusieurs éditions. Prix d’interprétation féminine, Prix de la mise en scène, Grand Prix ; la France a glané cette année la moitié des principales récompenses. Jouit-elle exceptionnellement d’un regain de créativité qui manque, cette année, à une grande partie du monde ?Cette créativité recouvrée, Tournée l’exprime avec énergie. Avec son quatrième long-métrage, Mathieu Amalric poursuit sa logique de cinéaste, filée de film en film. Tournée étonne le plus et plait le mieux, moins par la photographie numérique charnelle et photogénique de Christophe Beaucarne que par les façons dont Amalric produit du récit et du politique en intégrant au récit de la fiction, la captation in situ, comme en cinéma direct, des spectacles de New Burlesque.

A l’origine de Tournée : Colette, son Envers du Music-Hall (1918) et le brusque suicide, en février 2005, de l’audacieux producteur Humbert Balsan. Redoutant, dès lors, de voir les producteurs intrépides fragilisés, Amalric craint pour l’avenir de son ami Paulo Branco, autre grand producteur du cinéma des auteurs européens. Pour lui apporter son soutien, il entreprend un projet qu’il compte mener avec lui (Branco devait initialement tenir le rôle interprété par Amalric ; le film n’en gardera que sa moustache).
Tournée conserve finalement peu de ces origines, sinon par fragments. A l’écrivaine, Amalric emprunte son parti-pris de dresser le portrait du spectacle du point de vue des coulisses. La disparition de Balsan a persuadé Amalric que le producteur occupe une place principale et marginale en même temps dans le monde du spectacle. Mais ces postulats, comme souvent lorsque murit pleinement un film, se noient jusqu’à se soustraire dans le corps final du film. Amalric n’adapte pas Colette ni ne fait, comme Mia Hansen-Love, le biopic biaisé de Balsan. Film accompli, Tournée dépasse les idées qui l’ont fait germer.

Tournée, dans ses premiers temps, situe les évènements du point de vue de Joachim, ancien producteur chéri de la télévision française qui revient des Etats-Unis avec une troupe de New Burlesque (show de cabaret qui mêle strip-tease à l’excès satirique). Avant de réintroduire le milieu du spectacle parisien, en se fixant pour but une scène francilienne, il rôde sa troupe de femmes fabuleuses dans les petits théâtres de région. Peu nous est dit sur les motifs de Joachim, et lorsque son passé est quelque peu dévoilé, ce n’est jamais certain ni tout à fait précis. Joachim est une nébuleuse, aussi clair dans ses intentions que les objets célestes d’une galaxie sont rayonnants mais aussi confus dans ses motivations que la matière interstellaire est impalpable.
Progressivement, à mesure que Joachim voit ses désirs buter contre un milieu qui lui reste hostile, Tournée déplace son regard vers les actrices du New Burlesque. Groupe uni, à la fois solidaire et somme d’individus singuliers, cette troupe de femmes au corps ronds et à l’humeur mutine nourrit, pour chacune d’elles, des désirs secrets. Par ce biais, Amalric et ses coscénaristes prêtent aux personnages de la troupe une profondeur dramatique, nécessaire à la vitalité du récit. Des vestiges du passé de Joachim, le film glisse vers le vertige du futur indécis des personnages de la troupe.

Ce partage du récit entre les désarrois du producteur et la vie des femmes-actrices n’est pas aussi distinctement partagé, le film revenant toujours vers l’une ou l’autre des parties. Mais les glissements qui s’opèrent entre les deux expriment conjointement la crise d’un temps révolu ou à venir. Cette vibration joyeuse (comme toujours dans le cinéma d’Amalric) du sentiment de manque procure au film sa dynamique.
De tous les films réalisés par Mathieu Amalric, Tournée est celui qui accomplit, avec le plus de force, une sarabande entre deux éléments. Tous les personnages des films d’Amalric titubent allègrement entre deux eaux. Du fils en transition revenu un temps chez sa mère qu’il dispute dans Mange ta soupe au cinéaste qui s’interroge sur l’articulation Masculin/Féminin dans La Chose publique, en passant par la jeune femme du Stade de Wimbledon qui, dans son enquête sur un écrivain improductif, vacille entre présence et absence, tous balancent entre deux places. Cette oscillation, mise en scène avec un sens aigu de l’absurde et du contre-point par Amalric, a la vertu de produire un effet de dynamique. Si Tournée redouble cette dialectique des intentions, c’est parce que les corps qui l’incarnent la majorent. Ces corps, ce sont autant ceux des actrices de New Burlesque que ceux des seconds rôles (caissières de supermarché et de station essence). Loin des silhouettes frêles de ses précédents longs, Amalric délivre dans Tournée une générosité à travers la carrure des personnages. Les actrices et l’unique acteur de la troupe, par leurs physiques et leurs présences à l’image, œuvrent à l’écriture de la mise en scène. Lors des séquences tournées à plusieurs caméras pendant les représentations scéniques, où le cinéma se greffe sur la représentation théâtrale, les numéros des actrices mettant en scène leur corps dictent à la séquence son rythme liminaire. Les montages son et image du cinéma viennent ensuite a posteriori écrire en palimpseste sur cette représentation scénique. La fantaisie enfantine du numéro avec le gros ballon de baudruche interprété par Julie Atlaz Muz tient des puissances scénographiques avant de procéder au découpage cinématographique.
Ainsi, entre cinéma et théâtre, corps grêle d’Amalric/Joachim face à ceux charnus ou ardents des actrices de New Burlesque, Tournée entend trouver l’équilibre, aussi précaire qu’il en devient délicat, entre des formes hybrides. Le stade de Wimbledon et La Chose publique aussi, par des moyens plus grossiers, s’obstinaient déjà à faire du cinéma en mêlant ce qui se contrarie. On y avait l’impression de flottements et d’errements entre des lieux et des situations discordants. Tournée se plie davantage à un récit, perdant dès lors la légèreté folâtre des précédents films d’Amalric. Mais cette légèreté des évènements se soustrait pour atteindre un niveau plus riche encore, celui de la présence presque physique des corps à l’écran. Outre les musiques, s’imposent des silhouettes de femmes, que la beauté de la photographie rend sensuelles. La beauté de cette sensualité tient en grande partie à ce qu’elle n’est pas le fruit d’un bidouillage technique. Certes doué d’une photographie léchée, l’image de Beaucarne n’est pas trompeuse, elle ne fait qu’attraper la lumière qu’irradient les peaux des personnages.

Dans cette irradiation de lumière, s’expriment la juste nudité des femmes (sans pornographie) et leur mythologie. Les tours de passe-passe qu’elles jouent sur scène, les jeux de démantèlement auxquels elles soumettent leurs corps, les charmes dont elles usent comme par une sorcellerie triviale, les font en même temps putains de la scène et icônes de déesse. A cette raison, nous pouvons les voir tantôt adulées par des spectatrices, tantôt désirées comme des objets par des hommes. Mais dans l’un des statuts, l’autre n’est jamais loin. Il en faut peu pour que la babylonienne se transforme en déesse « dévorante », ainsi qu’en témoigne cette séquence dans les toilettes où un homme, pris de cours par une éjaculation précoce, se soumet au désir vorace de Mimi Le Meaux. Êtres de chair prosaïques et divines figures d’exhibition, les actrices du New Burlesque, agents de mise en scène privilégiés, disposèrent de tout pour séduire le jury cannois, Tim Burton plus que personne.
Faite de monstres de spectacle, de femmes de théâtre en marge qu’Amalric (cinéaste et personnage) vient recentrer au devant, cette troupe semble davantage provenir d’un joyeux film de Tod Browning que de ce à quoi ressemble globalement les caractères actuels du cinéma français. Emmanuel Burdeau, sur Mediapart lors du Festival de Cannes, rapprocha le film d’une « Amérique dérisoire, lointaine, comme oubliée. ». C’est aussi ce que produit Tournée, un tuilage entre le fantasme du Vieux Continent et les paillettes des Etats-Unis. Dans son ensemble, d’où qu’on le prenne, le film d’Amalric n’est pas tant une fable sur le geste de mise en scène que la chimère du spectacle. |
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Images : © Le Pacte
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Le spectacle vu de Cannes (Cannes 2010, Part. 2)
Par Flavien Poncet, le 21 juin 2010 - 21:49 |
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Autrement que d’informer le monde par les regards et l’écoute qui lui sont portés, ce 63ème Festival de Cannes a dressé l’esquisse brisée d’un cinéma en jachère, rompu par les travers du show. Sous forme d’un déclin, à l’unisson avec une Europe que les films cannois ont présentée étiolée, les films des divers compétitions accusaient, délibérément et involontairement, la difficulté actuelle du cinéma a œuvré avec succès pour les fastes de l’entertainement.Robin des Bois – Ridley Scott

Œuvrant au « néo-réalisme » du cinéma d’action hero (initié par le Batman Begins de Christopher Nolan), Ridley Scott met en scène l’histoire du Robin des Bois de Walter Scott sous la forme du prélude, avant même que le héros médiéval n’occupe sa fonction mythique. De suppositions historiques en fantaisies narratives, Ridley Scott fait de son Robin Longstride (avant qu’il ne s’invente Robin de Loxeley) un archer du roi Richard Cœur-de-Lion devenu, par la force des choses, noble d’un comté. De son alliance avec le roi Jean Sans-Terre pour lutter contre l’invasion des français sur la côte britannique, Robin reviendra déçu du souverain qui, par un improbable retournement de situation, ne tiendra pas les promesses d’égalité qu’il avait juré au peuple. Le scénario, sans beaucoup de différences, se calque sur celui du Batman de Nolan. La mode, dans les scénarios de (super) héros, est au trahison et aux idéaux libertaires. Et le Robin des Bois de Scott, dans sa réalisation, n’est pas loin d’un film de super héros. Justin Chang, dans « Variety » a le mot le plus juste : « Robin Hood comes to ressemble a medieval Bourne movie ». La métamorphose de Robin de Loxeley en Robin de Bois passe même par l’étape symptomatique de la « super héroïsation » : l’adoption d’un costume symbolique, nouvel peau de héraut.
Emprunt des codes musclées du cinéma d’action et des trucs psychologiques du cinéma « néo-réaliste » de super héros, Robin des Bois est-il pour autant « l’un des meilleurs films d’aventure de ces dernières années. » comme l’a écrit, sans hésitation, Marilyne Letertre dans « France-Soir » ? Doué d’un mixage son puissant (usant sans retenu des variations rapides entre subwoofers et explosions d’aigus) et d’un étalonnage chiadé, Robin des Bois a tout pour caressé (dans le sens des émotions) les yeux et les oreilles.
Véritable spectacle audio-visuel, le film ne raconte rien pour autant, ni l’histoire de Robin des Bois (seules les cinq dernières minutes justifient véritablement le titre du film, du reste ce pourrait être n’importe quelle épopée médiévale), ni l’histoire du Moyen-Âge britannique (servant ostensiblement de métaphore décorative et exotique à une histoire qui n’en demande pas tant), ni rien de notre société (les allégories libertaires sont trop grosses pour déceler quoi que ce soit du fascisme larvé de notre époque). Aux qualités humaines dont disposait Gladiator ne reste plus qu’un charnier d’action. Et si quelques ébauches de relations humaines sont maladroitement tentées dans le scénario, si quelques désirs d’émotion sont grossièrement amorcés par la musique, ce n’est jamais qu’avec de grosses ficelles, juste de quoi manipuler l’historiette qui justifie le tapage de l’action. Tout ce qui est dénoncé -la concentration tyrannique du pouvoir- ne l’est qu’avec des sommes de clichés. Ecrit par Brian Helgeland (scénariste et réalisateur hollywoodien très inégal), Robin des Bois, même mis en scène par un Ridley Scott qui lorgne de plus en plus du côté de son frère, n’a pour ravir que les amateurs de carte postale médiévale (nombreux à voir les entrées qu’engrange le film).
Kaboom – Gregg Araki

En contrechamp au cinéma-show qui croit encore grossièrement à son pouvoir d’esbroufe, Cannes a présenté, en Sélection officielle pour la première Séance de Minuit, un film qui tourne en dérision, avec un goût prononcé pour l’esthétique pop et post-moderne, les contenus d’un certain spectacle. Kaboom, acclamé à la fin de sa projection, serait une parodie semblable aux Z.A.Z. ou aux Wayans si Gregg Araki ne vouait pas autant d’affection à ses personnages. Bien que pastichant les teen movies, le cinéma d’horreur autant que les films catastrophes, Kaboom écarte du geste parodique le cynisme latent.
Araki introduit son film sur un rêve et par le commentaire de celui-ci. D’emblée, Kaboom s’engage à fantasmer les campus américain avec ce que cela induit de licence délirante. Les personnages, chacun correspondant à un archétype d’étudiants US, entretiennent entre eux des relations que le cinéma d’exploitation hollywoodien, initialement destiné aux ados, à user jusqu’à la corde. Comment, dès lors qu’ils sont usés par la surreprésentation, renouveler ce type de film ? Nul autrement qu’en reproduisant ces poncifs et en redoublant leur nature stéréotypée. Et Araki, convaincu dans son procédé (comme il l’était tout du long dans Smiley Face –avant que n’intervienne la fin désastreuse de moralisme-), renforce l’effet de pastiche en amplifiant la vacuité de ses clichés. A l’exception près du protagoniste (Smith, un jeune bisexuel franchement enclin à employer le campus comme un terrain d’expériences sexuelles), tous les personnages se réduisent à la somme de leurs clichés. Et pourtant l’interprétation empathique des personnages par les acteurs, la sincérité manifeste avec laquelle Araki met en scène les situations, la frénésie délirante, surtout, qui articulent les scènes ; tout cela participe, de concert, à ne pas réduire le pastiche à une ironie mal placée.
Face aux spectacles ambiants dont firent preuve les films sélectionnés hors-compétition, Kaboom est des plus lucides. Cette lucidité s’exprime par la conjugaison des codes du genre avec la caricature sans cynisme de ceux-ci. Le plaisir produit par Kaboom, et auquel le public cannois a été manifestement sensible, résulte de ce regard affectueux et jubilatoire qu’Araki porte aux clichés éculés du cinéma US. Sur le mode du cadavre exquis, en juxtaposant une situation à la plus abracadabrante qui peut la suivre, Araki coud le fil, en une histoire déliée, des genres du cinéma d’exploitation américain. Cette déflagration des codes du genre s’entend, d’entrée, par la seule connotation sonore du mot « Kaboom ».
L’Autre monde – Gilles Marchand

Araki conduit, en partie, sa joyeuse mise en scène critique du genre hollywoodien par l’esthétique de la bande dessinée. Ce type d’hybridité est le lot d’un certain cinéma, enclin à s’affilier aux plastiques et aux évolutions technologiques de son temps. Deuxième Séance de Minuit de la Sélection officielle, L’Autre monde préfère à la B.-D., le jeu vidéo, plus explicitement le MMORPG –Jeu de rôle en ligne massivement multijoueur-.
Gaspard, jeune homme de vingt ans (Grégoire Leprince-Ringuet, dont on s’interroge encore sur le véritable talent d’acteur), en pleine effusion amoureuse, trouve un portable avec Marion, sa nouvelle petite amie. Porté par la curiosité, il enquête pour découvrir l’identité du propriétaire. A force de détermination, il finira par la trouver. En la sauvant d’un suicide collectif, Gaspard se fascine pour Audrey (Louise Bourgoin). Par son biais, Gaspard va s’initier aux jeux vidéos en ligne. Dès cet instant, Gilles Marchand scinde son film, les espaces et les réalités qui le constituent, en deux. A la réalité dans laquelle Gaspard essuie l’ennui de sa petite et sage idylle, l’obscénité d’un de ses amis et l’apathie de ses journées estivales se supplée une réalité virtuelle qui « substitue à notre regard, une réalité qui s’accorde à nos désirs ». Le film, à l’instar du quotidien de Gaspard, se morcelle entre une image en prise de vues réelles où les acteurs (à l’exception de Melvil Poupaud et de Pauline Etienne) témoignent de leur relative médiocrité (à moins que ce ne soit du à une piètre direction d’acteurs), et des plans en images de synthèse, lors des séquences dans le jeu Black Heaven. Entre les deux, aucune connexion, sinon les incidences sur la réalité de ce qui se dit ou sa cache dans le jeu et le symbole du jeu tatoué à même la peau d’Audrey.
L’Autre monde se fonde sur l’idée que la nature des sentiments adolescent résulte aujoud’hui de la dialectique entre le réel et la réalité virtuelle. Mais à la différence, par exemple de Kick Ass, L’Autre monde s’abstraie des simples réalités sociales. Pas de YouTube ou de Facebook chez Marchand, rien moins qu’un pastiche cheap de la réalité-simulacre héritée de Matrix. Comme bon nombre des films ostensiblement de genre dans le cinéma français actuel, l’idée est là, présente, soutenue par une architecture scénaristique que les images et le sons qui la portent viennent trahir. L’Autre monde, justement moins acclamé à Cannes que Kaboom, laisse à l’esprit l’image d’un feuilleton M6 calibré pour les après-midi de canicule qui lorgnerait, de la plus maladroite des façons, vers l’idéalisme techniciste des films de geek.
Countdown to Zero – Lucy Walker
Les films spectacles, cette année à Cannes, qui butaient contre les limites de leur propre sensationnel, avaient au moins la modestie de ne disposer leur épate qu’au seul service du divertissement. Il en fut d’autre, peu heureusement, qui crurent mordicus que le sensationnel était un bon moyen d’exprimer certaines convictions politiques. Countdown to Zero, produit par Lawrence Bender –producteur de Tarantino-, précédemment sélectionné au Festival de Sundance en janvier 2010, est un brulot à sensation contre l’équipement des Etats en arme nucléaire –surtout quand c’est l’Iran d’Ahmadinejad-. Le documentaire se situe dans la filiation de Michael Moore, l’investigation personnalisée en moins, l’ostentation pédagogique redoublée. D’entrée de jeu, le film perd absolument tout crédit en montrant, de la plus insouciante des façons, les caméras de surveillance qui filmèrent l’attentat du 11 mars 2004 à Madrid. Countdown to Zero ne cache pas son enjeu : imprimer dans l’esprit des spectateurs, avec grossièreté, nationalisme, au mépris de la dignité humaine et de la diplomatie internationale s’il le faut, que la bombe nucléaire, c’est mal !
Grande leçon pétrie de morale, cours magistral sur les effets néfastes de la bombe H, spectacle fourmillant d’images de synthèses et de spécialistes qui témoignent, Countdown to Zero tombe des yeux par sa laideur et stupéfie de bêtise par la brutalité de son investigation. Quelques jolis plans, dignes des bricolages les plus minutieux de Photoshop, laissent augurer au monde une fin funeste (comme toute fin me direz-vous). A quelques détails prêts, on penserait le film de Lucy Walker plagiant la fin ignoble, qui prédisait l’apocalypse de l’humanité si elle se livrait à la dévotion religieuse, du non moins abject Religolo.
Et si au moins le documentaire était irrévérencieux, en contre-point au politiquement correct. Pourtant tout répond au parfait code de bienséance du nationalisme états-unien. Si les Etats-Unis sont pointés du doigt pour leur emploi du nucléaire, ils ne sont jamais désignés comme les grands salauds qui firent seuls usages de la bombe H contre des civils. Le rire qu’un spectateur averti n’a pas pu retenir pendant la séance, avant de quitter la salle à juste titre, témoigne du grotesque du film. Aux candides qui se laisseraient aisément influencer, Countdown to Zero opérera un effet désastreux, en montrant, en même temps qu’il fustige le nucléaire, que les pays islamiques –ici, forcément belliqueux- ne doivent pas s’équiper sous peine de mener le monde à sa perte. Espérons que le public, aussi lucide soit-il dans son ensemble, saura passer outre le spectacle d’horreur de ce documentaire dressé pour Sundance et perdu à Cannes.
Tamara Drewe – Stephen Frears

Quelle différence entre Tamara Drewe et n’importe quelle comédie guignolesque à la française (au hasard, Le Mac) ? Un nom, celui de Frears, ancien président du jury à Cannes, qui vient valider a priori la qualité du film. N’est-il pas, comme le disait Diderot, un de ces « auteurs (…) qu’on applaudissait depuis si longtemps, que [son film] n’aurait été qu’un tissu d’impertinences , qu’on eût persisté dans l’habitude de l’applaudir » ? Habitué de Cannes, Thierry Frémaux, conscient de l’asthénie du film, ne l’a pas moins relégué à la Hors-compétition.
En entendant le public cannois s’esclaffer de si bon cœur, c’est à se demander s’il n’est pas parfois composé d’enfants de huit ans. Et pourtant, les choses sont moins évidentes, s’ils étaient vraiment ces enfants, ils auraient aimé Film Socialisme, l’œuvre la plus bellement naïve de Cannes. Riant aux blagues du même type que dans Bienvenue chez les Ch’tis, où un patron de poste se faisant passer pour paraplégique, se lève soudainement pour exprimer sa joie, dévoilant dès lors son imposture, le public de la séance officielle s’est beaucoup amusé des plus grands clichés et des blagues les plus niaises. Frears, à la différence d’Araki, use de clichés (avec la musique d’Alexandre Desplat qui n’arrange rien à l’affaire), sans en distancier les effets. S’il y a du second degré chez Frears, ce n’est souvent qu’avec des connivences en gros clin d’œil, coup de coude au public (peu résistant pour la peine) qui l’enjoint à s’amuser. Tamara Drewe, de loin, s’est voulu la séance « délire et détente » de cette quinzaine.
Situé dans une campagne britannique, Tamara Drewe tisse l’histoire de plusieurs personnages : écrivains mariés accueillant chez lui une résidence d’écrivains en panne d’inspiration ; jeune fille amoureuse d’une starlette du rock ; rock star de midinette ; ancienne fille originaire du patelin, en mal de reconnaissance ; jeune homme à tout faire, etc… Motivées par des blessures enfouies, des actes manqués, des désirs inassouvis et des frustrations douloureuses, les intrigues que nouent les personnages bondissent de la comédie pur au drame le plus superficiel. Prouesse de scénario, doué d’un ton caustique, Tamara Drewe remplit parfaitement le cahier des charges de la comédie grand public. Cannes, cette année, a aménagé une place pour ces séances de pur divertissement. Les « fatigués » ne nous le disent jamais assez : « Faut pas toujours réfléchir au cinéma ». Film passif/poussif par excellence, Tamare Drewe aura réjouit les lurons bornés qui se plaignent toujours de voir des morosités sur l’écran du Grand Théâtre. Aux quelconques qui apprécient un cinéma insubordonné, je vous le dis : le film de Frears est d’une banalité ennuyeuse.
Two Gates of Sleep – Alistair Banks Griffin

Premier long-métrage de l’états-unien Alistair Banks Griffin, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs par son nouveau délégué général, Frédéric Boyer, Two Gates of Sleep a été vu un beau matin, à 9h. Portant, littéralement pour titre, « Deux portes pour le sommeil », on pouvait, de droit, craindre la monotonie soporifique du film. Le rythme ne détrompe pas totalement son titre. Emprunt d’un certain goût du sublime, à la Malick, Two Gates of Sleep a pour simple « intrigue » celle de deux fils, chasseurs à leurs heures, qui traversent la forêt pour enterrer leur mère, après qu’elle se soit suicidée un soir sans qu’en soit dévoilé la cause. Contemplatif à souhait, régi par les codes, depuis convenus, du film sublime, avec ce qu’il faut d’espace béant laissé au-dessus des corps, attentif à la disposition de l’espace dans le cadre, installé dans le lieu primitif et méditatif de la forêt, Two Gates of Sleep tient, par son esthétique, du romantisme à la Friderich.
Il ne faut pas trop blâmer Alistair Banks Griffin de reproduire un modèle minoritaire, mais il faut regretter qu’il ne reproduise qu’un style dont il n’est pas l’inventeur. La résistance du film aux astuces de scénario laisse les images et les sons, surtout, exprimer par eux-mêmes les émotions qui travaillent au corps les deux fils en deuil. Traversée d’un espace naturel, Two Gates of Sleep, par le convoi funèbre du corps maternel, a des allures de voyage initiatique, duquel, comme une sélection darwinienne, ne ressort que le plus puissant. Fils de la Nouvelle-Orléans, Griffin donne à la grande forêt des airs de Louisiane post-Katrina, avec ses arbres fléchis, sa verdure décrépissant les bâtiments humains et sa nature étouffant, sous sa luxuriance, les corps patauds des hommes.
Surpassant le contemplatif sublime du film en le dotant, en latence, d’une actualité politique, Griffin, mieux qu’un Jose Luis Guérin, œuvre, pour son premier long-métrage, à un cinéma sublime annexé aux actualités géopolitiques qui l’accueille. L’apparence que prend le territoire états-unien sous son regard, semblable par sa désaffection à celui de Kelly Reichardt, se refuse aux apparats du spectacle et aux fioritures de l’entertainment. Pourtant, par d’autres détours, avec les maladresses d’un premier film, Griffin renoue avec l’iconodulie du spectacle. Mais c’est un goût des icônes qui renoue avec le prosaïsme des protagonistes agrestes. S’en dégage une poésie singulière, calquée sur le mode du grand absent cannois –Terrence Malick-. La rareté de celui-ci, par défaut, rend au moins ses copistes désirés.
L’Etrange Affaire Angelica – Manoel de Oliveira
Oui, messieurs, dames, Manoel de Olivieira a plus de cent ans, il est un miracle de la nature et le cinéma est bien content d’en apprécier les fruits. Une fois que cela est dit, comme une fois qu’on a jacassé des bagatelles pour entreprendre un dialogue (du genre « z’avez vu, le temps se couvre »), il reste à parler du cinéma que fait encore, dans son grand âge, Manoel de Oliveira. Film introductif à la sélection Un Certain Regard, L’Etrange Affaire Angelica, tourné peu de temps après Singularités d’une jeune fille blonde, affirme, s’il est encore nécessaire, la prolixité urgente avec laquelle de Oliveira réalise, complète son œuvre et s’achemine, film à film, vers la terminaison d’une certaine histoire du cinéma.
En considérant que Singularités d’une jeune fille blonde recyclait d’Hitchcock l’intrigue de Fenêtre sur cour, avec les mêmes désirs projetés au travers des lucarnes, il n’est pas impossible, par extension, de voir reconduire Vertigo à travers L’Etrange Affaire Angelica dans lequel s’exprime aussi l’amour passionnelle, jusqu’à la démence, pour une image. Isaac, un jeune photographe est cherchée en pleine nuit pour photographier la cadavre d’une somptueuse défunte, Angelica (interprétée par Pilar Lopez de Ayala, aussi belle, bien qu’autrement, que Catarina Wallenstein). Aussitôt qu’il colle l’œil dans son objectif, la femme, à l’image, reprend vie et sourit à son photographe. Obsédé par cette vision, Isaac ne va cesser de rêver le fantôme d’Angelica, jusqu’à la voir apparaître en pleine nuit. Y compris lorsqu’il visite des piocheurs pour les photographier, il ne cesse de penser à Angelica, à son image tout du moins.
Adapté d’un scénario daté de 1952, cette étrange affaire, foisonne d’un héritage iconique lourd (des anges de Fra Angelico au corps en lévitation du Miroir de Tarkovski) et se soustrait à l’actualité, ne serait-ce que par l’ancienneté de son scénario originelle. Sans porter, comme Singularités…, sur les évènements économiques qui frappent l’Europe au terme de la première décennie du XXIème siècle, L’Etrange Affaire Angelica se situe davantage sur le plan de la métaphysique.
Alors, c’est quoi la métaphysique au cinéma ? En premier lieu, selon la plus élémentaire des définitions, ce serait donner corps à ce qui s’y abstrait. Et Oliveira, en grand primitiviste, de façon sommaire, incarne un fantôme par la plus matérielle des apparences : l’image. La métaphysique au cinéma s’exprime également par la quête de l’essence des choses, à force d’images, de sons et de temps. A travers sa fable, Oliveira met en scène l’attrait passionnel des images et retrouve le cartésianisme des Méditations métaphysiques, dans lesquels l’âme atteint à l’immortalité en s’affranchissant du corps. Dans le film, cette âme échappe au corps pour se reclure dans l’apparence de l’image. Film réflexif, moins sur le seul cinéma que sur l’objet-image en général, l’Etrange Affaire Angelica atténue les ficelles du spectacle cinématographique pour ne laisser sentir et apparaître dans le film que ce qui suffit à l’esthétique. Les impatients parleront, pour aller très vite, d’austérité ; il me paraît plus pertinent de parler d’une générosité rudimentaire, où chacun des éléments employés sert nécessairement à la réussite de la composition d’ensemble.
Quel rapport l’Etrange Affaire Angelica entretient avec le spectacle et ses plaisirs ? Usant pour la première fois des effets spéciaux, Oliveira se rapproche d’un cinéma qui monte l’image en elle-même, à la mode des films numériques hollywoodiens. Le « tuilage » des corps s’accomplit dans l’image même, par le trucage numérique. Pourtant rien n’est abandonné au spectaculaire. L’apparition fantomatique d’Angelica n’a rien de prodigieux. Oliveira, fin économique, soustrait ce qu’il faut des trucages pour laisser opérer l’illusion suffisante afin de donner à croire en l’image. De tous les films cannois, celui de Manoel de Oliveira est le plus mesuré, le plus accompli dans son économie, jaugeant ce qu’il faut de soustraction et ce qu’il faut de mirage.
Le cinéma, comme Cannes l’a donné à voir durant cette 63ème édition, se partage ainsi, sur le plateau de la crise économique mondiale : Il y a un cinéma-spectacle qui n’a plus guère à voir avec l’art cinématographique, de la médiocre poudre aux yeux ; et il y un cinéma, d’autre part, fort d’une volonté de produire des films dans ce qu’ils ont de moins racoleurs. D’un cinéma putassier à un cinéma soucieux de sa propre estime, Cannes a traversé l’ensemble de ce que peut le cinéma, aujourd’hui, à l’aune d’une radicalisation des régimes de film.
Faire spectacle, émouvoir « de manière immédiate sans qu’on ait besoin d’en passer par le filtre de l’intellect », ainsi qu’Anne Malherbe, à propos de Cai Guo-Qiang, définit le spectacle, n’est pas irréductible avec un cinéma exigeant, critique et conscient de ses propres moyens –brechtien en un sens-. Gregg Araki et Manoel de Oliveira, de manière efficace ou de façon magistrale, furent là pour le rappeler |
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Images : © Universal Pictures International France © Why Not Productions © Haut et Court © Diaphana Distribution
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Le cinéma d’animation se porte bien. Le Festival d’Annecy a tiré le rideau, samedi soir, sur une édition 2010 riche en événements et en invités d’exception. Bilan et palmarès.Impossible de trouver une invitation pour l’avant-première de l’Illusionniste. Salle comble pour Shrek 4. Longues files d’attente à la billetterie ou aux séances de dédicaces. Réservations bouclées des semaines à l’avance pour l’enregistrement de l’émission radio Le Fou du roi. Et 20 000 personnes présentes à la cyber-night, animée par Martin Solveig… Du jamais vu à Annecy. Le Festival international du film d’animation a dignement célébré ses 50 ans.

Du côté des récompenses, Fantastic Mr. Fox succède à Coraline et Mary & Max, cristal du long métrage ex-æquo en 2009. L’œuvre de Wes Anderson remporte tous les suffrages, du côté du public et du jury... Un choix consensuel et prévisible. Le film connaît depuis sa sortie dans les salles, le 17 février dernier, un succès mérité.
On notera aussi le prix spécial pour une série TV remis à Michel Ocelot pour Dragons et princesses : à 67 ans, le papa de Kirikou reste une référence dans le domaine du film d’animation. Et il n’était pas peu fier de venir saluer la foule annécienne samedi, avant la projection en plein air du long métrage vainqueur.
Palmarès
Longs métrages
cristal du long métrage, Fantastic Mr. Fox, Wes Anderson (États-Unis)
mention spéciale, Kerity, la maison des contes, Dominique Monféry (France, Italie)
prix du public, Fantastic Mr. Fox, Wes Anderson (États-Unis)
Courts métrages
cristal d’Annecy, The Lost Thing, Andrew Ruhemann, Shaun Tan (Australie, Grande-Bretagne)
prix spécial du jury, Angry Man, Anita Killi (Norvège)
prix "Jean-Luc Xiberras" de la première œuvre, Jean-François, Tom Haugomat, Bruno Mangyoku (France)
mention spéciale ex æquo, Les Journaux de Lipsett , Theodore Ushev (Canada) et Don’t Go, Turgut Akacik (Turquie)
prix Sacem de la musique originale, Love & Theft, Andreas Hykade (Allemagne)
prix du public, Angry Man, Anita Killi (Norvège)
Films de télévision

cristal pour une production TV, Le Petit garçon et le monstre, Johannes Weiland, Uwe Heidschötter (Allemagne)
prix spécial pour une série TV, Dragons et princesses "Le garçon qui ne mentait jamais", Michel Ocelot (France)
prix pour un spécial TV, The Gruffalo, Jakob Schuh, Max Lang (Grande-Bretagne)
Films de commande
prix du film éducatif, scientifique ou d’entreprise, Giallo a Milano, Sergio Basso (Italie)
prix du film publicitaire ou promotionnel, Harmonix "The Beatles : Rock Band", Pete Candeland (Grande-Bretagne, États-Unis)
prix du meilleur vidéoclip, Sour "Tone of Everyday", Masashi Kawamura, Hal Kirkland, Magico Nakamura, Masayoshi Nakamura (Japon)
Films de fin d’études
prix du meilleur film de fin d’études, The Lighthouse Keeper, David François, Rony Hotin, Jérémie Moreau, Baptiste Rogron, Gaëlle Thierry, Maïlys Vallade (France)
prix spécial du jury, Sauvage, Paul Cabon (France)
mention spéciale, Lebensader, Angela Steffen (Allemagne)
(palmarès complet disponible sur www.annecy.org) |
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Retour sur deux nouveaux films présentés au Festival du Film d’Animation d’Annecy 2010.PIERCING 1 de Liu Jian
Piercing 1 est un film terriblement asiatique : expressions typiques des mangas, animation saccadée… Mais le graphisme, pas franchement agréable ni original, a rebuté plus d’un spectateur. Et la bande son, bâclée et mauvaise, n’arrange rien. La faute à un manque de moyens ?

Le réalisateur Liu Jian ne réussit pas à nous embarquer dans son monde. Soit le Pékin actuel, écrasé (lui aussi) par cette fameuse crise. On y suit un jeune Chinois au grand cœur, au chômage, perdu dans cette société, subissant des violences de toutes parts (patron, police, etc.). On frôle le cliché. Piercing 1 souffre de longueur et s’avère déprimant.
Et puis… arrive la fin. Un morceau de bravoure, transportant la salle en quelques minutes de la surprise au dégoût, jusqu’au fou rire. Une apothéose, une apocalypse, qui rattrape les défauts du film et nous récompense d’être bravement restés jusqu’au bout.
DAY AND NIGHT de Teddy Newton
Une première mondiale : le dernier court-métrage de Pixar, Day & Night. En relief stéréoscopique, bien sûr. Lors des deux projections à Annecy, des ovations ont accueilli les réalisateurs. Teddy Newton a précisé : « le film est terminé depuis six mois, mais on l’a retenu pour pouvoir d’abord le montrer ici. ».

Day & Night conte la rencontre de deux petits bonshommes : l’un symbolise le jour, l’autre la nuit. Ils se méfient l’un de l’autre, puis rivalisent. Finalement éblouis par les merveilles que chacun peut apporter, ils deviennent amis. Et un coucher de soleil vient inverser leurs rôles. Cette jolie petite fable de six minutes est animée de façon spectaculaire : rapidité et fluidité des mouvements, couleurs chatoyantes. On n’en attendait pas moins de Pixar… Et la morale offre une belle leçon de tolérance et d’amitié, grâce à des symboles habilement choisis. |
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Devant un parterre principalement constitué d’étudiants en animation, Dreamworks a donné une "master class" à Annecy, mercredi dernier. Dans le rôle des profs, Simon Otto et Kristof Serrand, membres de l’équipe du film Dragons (sorti dans les salles le 31 mars dernier).Simon Otto, animateur suisse issu des Gobelins de Paris, a débuté par un conseil simple : avant tout dessin, les recherches doivent être longues et approfondies, « il ne faut pas se baser sur des présupposés. » Pour appuyer cette idée, il a souhaité diffuser un extrait de Molière de Laurent Tirard. Extrait ici

Dans cette scène, Molière (Romain Duris) demande à M. Jourdain (Fabrice Luchini) de faire le cheval. Entre un fier Andalou et un Français altier et noble, la différence est subtile. Mais essentielle. Il en fut de même pour les bêtes de Dragons, soigneusement pensées pour éviter de tomber dans le cliché. Simon Otto s’est aussi inspiré de son vécu : « lorsqu’on est petit, tout nous semble énorme. » Et il a passé du temps à observer des animaux (par exemple, un crocodile en train de courir), afin de créer des dragons réalistes. Le mouvement des ailes était particulièrement compliqué, voire « le plus complexe que l’on puisse imaginer. » À ce stade, l’étude de l’anatomie des oiseaux, muscles et os, a été intense. Pour un résultat convainquant : « chaque dragon a sa propre manière de voler. »

Kristof Serrand, qui a participé à divers Astérix et à Prince d’Égypte, a davantage travaillé sur les personnages humains. Il a souligné l’importance de la "vue réelle". Les animateurs font en effet souvent preuve d’un certain talent d’acteur et se filment avant de travailler la scène. Le rire était alors de mise dans la salle à chaque extrait soigneusement choisi par Kristof, de ses collègues en train de jouer les hommes préhistoriques pour Dragons (leurs mimiques ayant ensuite été conservées dans le film), à une séquence plus nostalgique de deux animateurs de Disney dansant comme les nains de Blanche-Neige. « On est vraiment payer à faire les cons », ajoute t-il ironiquement. Plus sérieusement, Kristof Serrand a également pris l’habitude de filmer les acteurs lorsqu’ils doublent leur personnage. Si certains restent immobiles, d’autres effectuent une pléthore de gestes intéressants. Ainsi, Gerard Butler, qui prête sa voix à Stoik dans Dragons, avait même l’habitude de donner des conseils sur la façon dont devrait se mouvoir son personnage.
Kristof Serrand a finalement résumé avec justesse cette drôle de "master class" : « La technique a changé, mais pas la façon de raconter des histoires. » |
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A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.
- Down By Law de Jim Jarmush
- La Grande illusion de Jean Renoir
- Hunger de Steve McQueen
- La Grande évasion de John Sturges
- L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel
Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan. |
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