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Picnic
(Un film de Adrian Sitaru)
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Premier film d’Adrian Sitaru, primé à Palm Spring, présenté à Angers, Picnic permet de découvrir une nouvelle facette du cinéma roumain contemporain. Radu Jude a eu l’idée originale de cette l’histoire d’une femme mariée et de son amant, enseignant en disgrace, qui partent pour un banal pique-nique dominical, au bord d’un lac en périphérie de Bucarest, dans l’espoir de mettre les choses au clair entre eux. Mais sur la route, une prostituée vient brutalement modifier leur projet et s’apprête à transformer radicalement cette journée.Tout commence par le trajet en voiture, la sortie de l’immeuble, puis de la ville. Un bref portrait de la Roumanie, mais ce seront en fait les seules images et les seuls dialogues qui permettront de situer le récit, qui une fois reculé à la campagne n’est plus rattachable à la situation géographique. L’échange verbal qui n’en finit pas dans les premières minutes rappelle 12h08 à l’est de Bucarest (Porumboiu, 2006), sauf qu’à l’interrogation socio-historique "Y’a t-il eu une révolution ?", le problème devient ici "Vas-tu finir pas dire à ton mari ce qui se passe et le quitter ?". Plus tard, seul un paquet de cigarettes Kent, allégorie de la "politique du pot de vin" de la Roumanie communiste et post-communiste dans 4 mois 3 semaines et 2 jours (Cristian Mungiu, 2007) et Un paquet de Kent et de café (Cristi Puiu, 2004) pourra alerter les spectateurs les plus avertis et attentifs ! Ici aussi, Mihai (l’amant) aimerait que la cigarette qu’il offre à Ana (la prostituée) serve de monnaie d’échange contre son silence. Au départ, le couple a peur qu’elle comprenne ce qui s’est réellement passé : ils l’ont percuté et la croyant morte, s’appretaient à l’abandonner dans la foret quand elle s’est réveillée. Leur gentillesse est aussi polie qu’hypocrite, ils veulent protéger leurs intérets, éviter qu’elle aille en parler à la police... Ce petit jeu va vite se retourner contre eux, Ana a tous les droits et ne s’en prive pas, elle choisit le chantage moral et physique pour entrainer le couple dans un cercle de plus en plus vicieux.

Les premières minutes du film sont un peu chaotiques, la caméra portée et subjective suit les mouvements de marche et les aléas des routes caillouteuses et bossues de Roumanie. L’entrée en matière se fait donc de manière assez brusque, le spectateur est immédiatement plongé dans le contexte et interpellé par les personnages et la mise en scène. Petit à petit, les mouvements se font plus doux, en accord avec les protagonistes et le film, qui se mettent en place au bord du lac. Au total, la caméra subjective adoptera le point de vue de cinq sujets, les trois principaux, plus deux chauffeurs de camion. Contrairement à des films comme La dame du lac(Montgomery, 1947), ou à L’arche russe(Sokourov, 2003), le procédé, bien qu’il ne s’interrompe jamais, permet par cette alternance de plusieurs points de vue, l’identification à différents protagonistes. Or, le film devient un jeu de mensonges, de non-dits, de culpabilité, de trahisons, le spectateur est malmené par des sentiments contradictoires, perturbé dans ses repères (d’autant plus que s’ajoutent quelques élèments burlesques, tels un ballon rouge d’anniversaire qui semble arriver de nulle part, ou un garde-forestier errant armé d’une carabine), il ne sait plus à qui se rattacher, à qui faire confiance . Lui-même devient comme un quatrième protagoniste principal, témoin pris à parti tout en étant impuissant. Et c’est fortement renforcé par les regards-caméra, aussi multiples que les points de vue subjectifs, sortes de concretisation visuelle à la contradiction et à l’incohérence qui s’installe entre la volonté et la pensée d’un coté, le geste et le regard de l’autre.

On retrouve ici une atmosphère, et une réflexion sur la source des images et leur rapport au destinataire, qui rappelle fortement les films de Haneke tels que Benny’s video, Caché, et Funny Games. Toutefois, la violence reste ici principalement psychologique, pas d’effusion de sang chez Sitaru, davantage un questionnement de plus en plus envahissant sur le sens de la vie, les raisons de l’amour, la sincérité et la culpabilité, qui rend la perception du réel de plus en plus flou. L’eau, la verdure créent, au delà de la dimension biblique et de la reference à la tentation originelle, un environnement neutre, puis malléable jusqu’à faire écho aux mésaventures personnelles. Le dehors en vient ainsi paradoxalement à former un huit clos. Dans cette veine, on pense aussi à Harry, un ami qui vous veut du bien (Moll, 2000), notamment avec ce personnage similaire, rencontré accidentellement, qui se révele envahissant, calculateur et destructeur. Mais aussi bien sûr avec le décor montagneux, ou quand un espace symbole de liberté devient lieu d’enfermement psychique. Dans Picnic, Ana se noie, dans Harry un ami qui vous veut du bien, les parents tombent dans le ravin. Le lac pour l’un, la montagne pour l’autre, mais le même enfer.

Plutot "dogméien" pour la forme, "hanekeien" pour l’ambiance et renoirien pour le décor, il est certain que Picnic est un film riche, osé et novateur. Les acteurs sont très bons et les dialogues bien écrits. On ne pourra lui reprocher que ce qui fait également sa qualité et son originalité. Le réalisateur subsitue aux obsessions sociales des interrogations existentielles et sentimentales. Après l’amour lesbien dans Love Sick (Tudor Giurgiu, 2007) et la vie de couple qui s’annonce dans Boogie (Radu Muntean, 2009), le cinéma roumain choisit aujourd’hui des axes nouveaux. Et le prochain film d’Adrian Sitaru, qui s’intitulera For Love With Best Intentions, ne le niera surement pas.On va enfin pouvoir envisager les cinéastes comme des auteurs singuliers, et mettre de coté la vision globalisante qu’entrainait l’appellation "Nouvelle Vague".
Lire l’interview de Adrian Sitaru par Morgane Pichot
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Images : Distribution par REZO FILMS
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Entretien avec Adrian Sitaru, réalisateur de Picnic
Par Morgane Pichot, le 8 février 2009 2009 - 11:18 |
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En attendant la publication d’une analyse critique sur le premier beau film du cinéaste roumain Adrian Sitaru, Picnic, notre rédactrice Morgane Pichot s’est entretenue avec ce jeune et prometteur réalisateur. Après de nombreux courts-métrages (dont Waves, primé plus de 20 fois à travers le monde), quelques films pour la télévision, et maintenant Picnic, Adrian Sitaru travaille sur son prochain film, hebergé à Paris à la Residence de la Cinéfondation du Festival de Cannes. Un cinéaste à suivre !Fin de Séance : Le public occidental connait le cinéma roumain surtout depuis la Palme d’or de 2007 (4 mois, 3 semaines et 2 jours, Cristian Mungiu). Picnic est votre premier long-metrage. Comment envisagez-vous votre travail en comparaison à ce qu’on a appelé "la Nouvelle Vague roumaine" et à des cinéastes tels que Cristian Mungiu, Cristi Puiu (La mort de Dante Lazarescu), Corneliu Porumboiu (12h08 à l’est de Bucarest, 2006), Catalin Mitulescu (Comment j’ai fété la fin du monde, 2004) etc ?
Adrian Sitaru : C’est difficile de me juger personnellement. Je dois toujours prouver que j’appartiens à ce groupe sympathique. Mais je ne suis pas sûr que mon cinéma provienne du même style, le minimalisme et l’hypperéalisme, comme le leur.
FdS : Quelles sont vos influences ?
A.S : Tarkovsky, Bergman, Fellini, eux c’était surtout au début, et plus tard Kaurismaki, Mike Leigh, Gus Van Sant, Lars Von Trier... Becket et Joyce en littérature.
FdS : Pensez-vous qu’il soit plus aisé de produire un film aujourd’hui en Roumanie, que dix ou vingt ans plus tôt ? Comment avez-vous produit Picnic ?

A.S : Bien sûr, c’est plus facile, surtout parce que la technologie évolue beaucoup. C’est plus simple et moins cher de faire un film, avec un certain sujet, de le tourner, de le monter et de le terminer sous un format numérique. S’il est bon, c’est évident, il coutera de le développer en 35 mm, cette étape reste chère mais viendra bientot à disparaitre. Donc je produis mon film comme ça. Je pense à un sujet "économique" pour la production et je le fais. Si vous avez un bon scénario, je pense qu’il est très facile de trouver des acteurs talentueux qui accepteront de le faire gratuitement et des amis pour vous aider. Mais vous avez aussi besoin de beaucoup de chance pour le finir... !
FdS : D’où vient l’idée de ce film ? Comment le présenteriez-vous ?
A.S : Ca vient de mon propre dilemme à propos de ma conduite, à propos du comportement des gens. Pourquoi sommes-nous si auto-destructeurs dans nos relations amoureuses ? Pourquoi sommes-nous si manipulateurs et continuellement en train de mentir ? Pourquoi avons-nous besoin de ça ? Je parle de manipulation et de mensonges positifs, comme sourire pour etre plaisant face aux autres par exemple. Et finalement je pose cette question : qu’est ce que l’amour ? Parce que ça n’a pas l’air d’être ce que nous pensons !
FdS : Quand avez-vous décidé d’opter pour la caméra subjective ? Et pourquoi choisir le point de vue de cinq personnages et pas uniquement d’un ou deux ?
A.S : Dans les premières versions du scénario, j’ai écrit la même histoire trois fois, du début à la fin, à partir du point de vue de chacun des personnages principaux. J’ai trouvé ensuite que c’était trop ennuyant, et j’ai re-structuré de manière plus classique tout en conservant mon idée de point de vue en caméra subjective. J’ai décidé de l’utiliser à 100% quand j’ai compris que si je l’utilisai tout le temps, à coup sûr les spectateurs percevront que le dernier plan appartient aussi à quelqu"un, à une présence, et que donc ca profiterai au sens du film.
FdS : La caméra subjective, et dite "portée", peut faire penser au mouvement Dogma. Y’a t-il une influence ou une référence à cette "école" dans Picnic ?
A.S : Oui, c’est comme dans DOGMA, et j’aime beaucoup les films de Lars Von Trier et Vintenberg, ils m’ont fait comprendre à quel point c’était facile et peu onéreux de faire un film. Mais je n’ai jamais essayé de faire un film du Dogme, je n’ai pas suivi les règles etc... A ce propos, si je voulais gagner plus d’argent et de temps, je devrais éviter les mouvements de caméra "agaçants", je sais que je risque de perdre les spectateurs avec ça et ce n’était pas mon but. Mais avec un petit budget d’étudiant vous devez faire des compromis et le premier relève de la technique.
FdS : Picnic rappelle également les films de Haneke (Funny Games pour le plus récent par exemple), et le film français Harry, un ami qui vous veut du bien, de Dominik Moll. Avez-vous vu ces films pendant la production de votre long-métrage ? Que pensez-vous de ces films par rapport à Picnic ?
A.S : J’ai vu Funny Games l’an dernier mais j’aime la tension d’autres films de Haneke. Je n’ai pas vu le film français, mais je suis curieux maintenant...
FdS : Les dialogues sont très importants et sonnent très justes, y’ a-t-il une part d’improvisation des acteurs, et notamment pour la séquence d’ouverture dans la voiture ?
A.S : Il n’y a aucune improvisation dans le film, même si bien sûr le scénario n’est peut-être pas exactement le même, mais je bloque tout au cours des répétitions (c’est également ma façon de travailler à la télévision, même le meilleur dialogue je peux le modifier lors des répétitions). Je fais ça pendant un mois, puis le tournage tous ensemble a pris environ onze jours. Je n’ai pas d’argent et de temps à perdre avec des improvisations.
FdS : Pensez-vous qu’on puisse interpreter le début du film et le passage à la campagne comme une façon de dire : "je respecte ce qu’ont fait Puiu, Porumboiu, Mungiu... mais je ne veux pas aller par là. Je préfère les obsessions personnelles, comme la culpabilité, les mensonges, le doute, la sexualité...et pas les problèmes sociaux. Les personnages viennent de Bucarest où il y a encore beaucoup de pauvreté, on y voit de gands barres d’immeubles, de vieilles voitures, des routes inachevées... mais je laisse ça pour ne garder que les personnes, de la classe moyenne mais aussi une prostituée" ?
A.S : Quand j’ai écrit Picnic, mais aussi quand je l’ai tourné, en grande partie en 2005, les films de Porumboiu, Mungiu et Puiu n’existaient pas, ou peut-être que si, mais je ne les avais pas encore vus, donc c’est difficile de dire cela. La Vague roumaine c’était juste une petite vague à cette période...
Peut-être dans mon inconscient, c’était quelque chose comme : "Si Vintenberg, Cassavettes, Jarmusch et bien d’autres peuvent faire de bons films avec juste un peu d’argent et de lieux, je peux essayer moi-même !"
FdS : Avez-vous d’autre projet en préparation ou en cours d’écriture ?
A.S : Oui bien sûr je travaille actuellement sur mon prochain long-métrage, j’en suis à la fin du scénario.
Propos recueillis et traduits le 06 février 2009 par Morgane Pichot.
Merci à Adrian Sitaru pour sa collaboration.
Lire l’analyse critique de Picnic
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Che - 2ème partie : Guérilla
(Un film de Steven Soderbergh)
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Second volet du dyptique consacré à la figure emblématique de l’île de cuba : Ernesto CHE Guevara. Présenté à Cannes dans sa version complète pour une durée au totale de plus de quatre heures, les spectateurs français n’ont eu d’autre choix que de patienter quelques semaines avant de pouvoir savourer ce second volet et ce n’est peut être pas si mal au fond.Prendre le temps d’attendre après avoir vu le premier épisode permet de mieux comprendre le travail de Steven Soderbergh. Alors que la première partie du film se concentrait sur la période cubaine (1956-1959) où l’on suivant Ernesto Guevara dans la jungle de l’île, cette seconde partie se concentre sur les années 1960, durant lesquelles le CHE a démissionné de son poste de commandant pour aller en Bolivie continuer la révolution. La fin du premier film et le début du second ne sont pas raccord et Soderbergh ne nous dévoile point l’entrée triomphante des troupes révolutionnaires dans la capitale cubaine se faisant acclamer par tout un peuple. Le but du réalisateur n’est pas ici, il est ailleurs, il a une autre forme que celle de porter au triomphe le courage d’un homme.

Soderbergh rompt également avec l’esthétique qu’il avait adoptée dans le premier volet. Il n’y a plus l’alternance entre séquences en couleur et séquences en noir et blanc. La couleur domine cette partie et la chronologie nous est souvent rappelée à l’écran par des cartons. Le compte à rebours est commencé. Le spectateur sait déjà comment cela va se finir. Oui, mais comment ? Comment rendre compte de la mort d’une légende d’un point de vue cinématographique puisque le cinéma préserve de la mort ? Revenir uniquement à des séquences en couleur n’est que la suite logique du premier volet. En effet, durant la première partie, la couleur symbolisait les moments où Ernesto Guevara commençait à se construire en tant qu’Homme et en tant que révolutionnaire. La mise en scène ne le mettait pas plus en valeur qu’un autre soldat. Il en est de même ici. Le CHE ayant démissionné de son poste de commandant, il n’y a plus de raison que la mise en scène se concentre davantage sur lui. Il a décidé de redevenir un simple soldat, la mise en scène s’adaptera et le filmera à hauteur d’Homme et non pas encore à hauteur de mythe. Cette seconde partie montre la partie ascendante de la vie du CHE bien que durant la majeure partie du film il gravit avec son équipe des montagnes ardentes. Ce n’est plus un homme victorieux et plein de vitalité que nous avons ici, mais un homme autour duquel rôde la mort. La mort est largement plus présente dans ce second volet que dans le premier. Le personnage acquiert une dimension christique avec cette allure de messie escaladant les montagnes avec une couverture sur le dos et une branche d’arbre en guise de canne. Il tente de prêcher la bonne parole qui n’arrivera pas à se faire comprendre.

Arrive donc le moment fatidique de l’exécution du Che. Soderbergh adopte, au début de la séquence, une série de champs contre-champs entre le prisonnier et son bourreau. A un moment précis, la caméra adopte le point de vue du Che ce qui met le spectateur directement au cœur des évènements. C’est par ce moyen que le réalisateur parvient à inscrire la légende au sein de son cadre. En adoptant ce principe de mise en scène, il fait littéralement disparaître le CHE du cadre mais en même temps parvient à faire de lui une image cinématographique à part entière puisque la caméra adopte son point de vue. Lors d’un premier écrit, il était mentionné que plus la légende du Che prenait de l’ampleur et plus le corps, lui-même, tendait à disparaître. Lors de cette séquence, nous avons le point culminant de cette théorie. Une fois, l’écran devenu noir, le mythe est né et chaque nouveau plan donnera au corps une nouvelle dimension. Le film se conclut sur une des premières images du premier volet. Nous retrouvons Ernesto simple médecin voguant sur les flots se dirigeant vers son destin. Désormais ce n’est plus uniquement un corps, c’est une légende. |
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Images : © Warner Bros. France
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Actualites du cinema roumain
Par Morgane Pichot, le 5 février 2009 2009 - 16:15 |
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Un an que le cinéma roumain avait déserté nos écrans, depuis les sorties fin 2007 début 2008 de 4 mois 3 semaines et 2 jours (Cristian Mungiu), Love Sick (Tudor Giurgiu) et California Dreamin’ (Cristian Nemescu).Il revient en ce début d’année avec pas moins de trois films sur six semaines : Picnic (Adrian Sitaru), Les noces silencieuses (Horatiu Malaele) et Boogie (Radu Muntean). Des longs-métrages dont la diversité thématique et esthétique confirme une tendance qui s’est amorcée avec le court-métrage : la Nouvelle Vague prend fin peu à peu et laisse place à une renaissance plus générale, d’une cinématographie enfin libérée du poids politique et du souvenir communiste.

Les années 90, et surtout 2000, ont permis aux créateurs de prendre leur revanche sur l’Histoire (50 ans de nationalisation du cinéma), de réécrire le parcours d’un pays, de régler leurs comptes avec la dictature et le régime de Ceaucescu. Les ambiances burlesquo-macabre et l’esthétique minimaliste, ou néorealiste selon les journalistes, qui caractérisent les films de Lucian Pintilie (Le chene, L’apres-midi d’un tortionnaire, Terminus Paradis, Niki et Flo...), de Cristi Puiu (La mort de Dante Lazarescu), de Corneliu Porumboiu (12h08 à l’est de Bucarest), de Catalin Mitulescu (Comment j’ai feté la fin du monde), de Ruxandra Zenide (Ryna) et d’autres dont ceux déjà cités font place en douceur à des films marqués par de nouvelles influences, de nouvelles références et sensibilités artistiques.

Une génération apparait, celle qui on l’espère, marquera la renaissance en profondeur d’un cinéma roumain qui ne pourra plus se résumer à un "mouvement" éphémère, comme on en voit selon les "modes" cycliques et festivalières avec nombre de pays tels que l’Iran, l’Argentine, l’Allemagne.... Reste que Adrian Sitaru, Radu Jude (premier long-métrage en préparation), Constantin Popescu, Adina Pintilie, Tudor Giurgiu etc (Horatiu Malaele, réalisateur des Noces silencieuses étant avant tout un acteur et ne pouvant figurer de manière cohérente, de part sa carrière, à coté de ces noms) doivent affronter sur leur territoire un état catastrophique de l’exploitation. Les chiffres sont éloquents : entre 30 et 40 salles en activité en ce début d’année (il y en avait 200 de plus au début des années 2000) et le taux de fréquentation le plus faible d’Europe (O,13 entrée par an par habitant !). La politique culturelle et le développement économique doivent aussi suivre le renouveau artistique afin qu’il puisse perdurer. Le Bucarest contemporain devra se montrer a la hauteur de l’intérêt que lui porte les jeunes réalisateurs... |
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Images : © Multimedia Est ; © Bac Films
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Les Noces rebelles
(Un film de Sam Mendes)
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Après son très ironique American Beauty, Sam Mendes réunit les célèbres amants du Titanic pour le récit d’un autre naufrage. Les Noces rebelles, inspiré du livre de Richard Yates « La fenêtre panoramique », étudie le dysfonctionnement d’un couple dans la société américaine des années 50.Une rencontre rapide, un simple coup d’œil lors d’une fête aux allures bohème et April et Franck tombent amoureux. On comprend dès lors, la trajectoire que ces deux amants vont prendre, celle d’un amour porté par la promesse de ce qu’ils pourraient devenir. La scène de rencontre est brève, et très vite nous les voyons mariés, parents de deux enfants et installés par dépit dans une banlieue pavillonnaire. Malgré l’image novatrice qu’ils représentent pour leur entourage, les Wheeler se sont laissés englués dans un conformisme qu’ils contestaient tous deux avant leur mariage. April s’ennuie d’être une femme au foyer, Franck déteste son travail. Sam Mendes dépeint avec beaucoup de talent l’atmosphère angoissante qui pèse sur leurs vies, le désert du cadre de vie, le conformisme dépersonnalisant. Ils deviennent victimes de la reproduction sociale qui s’est invitée à eux sans qu’ils ne s’en aperçoivent.

Fatiguée de la place ingrate qui lui ait conférée, April essaye de mettre un terme à cette valse morose et propose à son mari de vivre un de leurs rêves. Partir en Europe et s’installer à Paris à la rentrée prochaine, April propose d’y travailler en tant que secrétaire en offrant à son mari l’opportunité de se découvrir une véritable passion. Une révolution en somme, un départ qui viendra chambouler les habitudes de ce couple mais aussi d’une société conservatrice, qui réserve à la femme une place de mère et d’épouse qui transfère ses ambitions sur son mari. Un projet qui soulève bien des questionnements et des critiques dans leur entourage, incapable de comprendre l’impact que ce voyage pourrait avoir sur leur vie.

Mais une promotion et une grossesse après, nous passons de l’euphorie au désastre. Tout s’enchaîne très rapidement. Franck est promu et décide de rester, obligeant de fait sa femme à attendre à ses côtés. Tout s’effondre. April est enceinte et ne veut pas de cet enfant, se rappelant que ses grossesses précédentes lui ont offertes une vie dont elle ne voulait pas. Des confrontations violentes, des crises d’hystérie s’en suivent, rappelant à chaque instant le talent incontestable de Léonardo Dicaprio et de Kate Winslet. Le couple s’engouffre sur un chemin sans issues. Seule April constate avec lucidité leur chute inexorable et hurle qu’elle le déteste, qu’elle ne l’aime plus, comme pour se le prouver, pour trouver une raison à son échec. Les scènes extérieures jouent sur une lumière estivale presque irréelle et Sam Mendes confère à l’intérieur un décor doux et chaleureux qui ne fait qu’augmenter le contraste avec leur état de dégénérescence. Cette construction reflète avec pertinence, l’hypocrisie de la société américaine. En effet, chaque plan enferme un peu plus les personnages dans ce décor idyllique, avec ces maisons impeccables, ces pelouses parfaites et ces voisins courtois. Une vision satirique de l’Amérique pavillonnaire déjà observée dans American Beauty. Les rôles secondaires viennent également renforcer cette approche, ils sont parfaitement définis et représentent des valeurs antagonistes ; pensons à l’agente immobilière, conformiste hypocrite et de son fils, interné en hôpital psychiatrique, qui au cours de ses permissions vient rompre la tranquillité des déjeuners dominicaux en criant haut et fort la vérité. Une vérité que nos protagonistes ne veulent pas entendre, préférant donc l’interpréter comme un excès de folie.
Sam Mendes réussit à mêler regard critique, ironie et force dramatique et nous livre un film magnifique et très riche. |
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Images : © DreamWorks Pictures
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"Des idiots et des anges", "Les Trois singes", "Espion(s)" & "Les Violette" (Notules, janvier 09)
Par Julien Hairault, le 26 janvier 2009 2009 - 13:13 |
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Retour rapide sur quatre films sortis ou à sortir avant la fin du mois de janvier. D’un côté, le très bon dernier film de Bill Plympton (Des idiots et des anges), la confirmation du talent immense du cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan (Les Trois singes), un polar made in France largement dispensable (Espion(s)), et enfin une belle proposition de mélanger théâtre et septième art par Benoît Cohen (Les Violette).DES IDIOTS ET DES ANGES de Bill Plympton

En matière de film d’animation, l’Amérique est capable de proposer aux cinéphiles du monde entier un grand écart artistique vertigineux. Aux antipodes des productions Pixar, le très indépendant Bill Plympton nous revient avec un nouveau bijou : Des idiots et des anges. C’est l’histoire d’un pilier de bar misanthrope qui voit des ailes pousser dans son dos, et le conduire, contre son gré, à devenir un super-héros. Très noir, le film dresse un portrait pessimiste d’une Amérique opportuniste et corrompue, prête à tout pour acquérir la gloire sur le malheur des autres. Les ailes qui poussent dans le dos de notre anti-héros attisent les jalousies et les envies, et c’est d’un coup l’inhumanité de tout un système capitaliste qui se révèle au grand jour. Alternant les scènes poétiques d’une beauté insoupçonnable, et d’autres beaucoup plus glauques, plus gores, Des idiots et des anges fascine à la fois par son dessin artisanal d’une implacable maîtrise, mais aussi et surtout pour ce qu’il dit de l’Amérique et de ses mythes. Un peu longue, la fin propose une relecture pas du tout inintéressante de l’indémodable combat entre les forces du bien et du mal dans un environnement super-héroïque.
LES TROIS SINGES de Nuri Bilge Ceylan

Disons le tout net, Les Trois singes ne réédite pas l’exploit des Climats, plus beau film européen de 2007, et qui avait fait du cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan l’un des jeunes cinéastes les plus passionnants au monde (si, j’insiste !). Prix de la mise en scène au dernier festival de Cannes, Les Trois singes n’est pas un film noir comme les autres. Il est d’ailleurs assez stupide d’essayer de cataloguer les films de Bilge Ceylan dans des étiquettes génériques, tant il importe peu au final de suivre une histoire, de résoudre une énigme. Ici, un homme accepte d’aller en prison à la place de son patron - un homme politique, en échange d’une belle somme d’argent. Peu importe le scénario donc, puisque l’essentiel réside comme toujours dans la mise en scène du temps qui passe. Belle ironie que de commencer le film par le plan d’un homme qui s’endort au volant... Ironie si maîtrisée qu’elle pose finalement problème. Alors que dans Les Climats et Uzak, l’utilisation de longs plans-séquence servait un propos théorique et ésthétique fort (le recouvrement par la neige du personnage et du plan à la fin des Climats restant comme l’une des images fortes du cinéma des années 2000), ici, elle permet un peu trop souvent au cinéaste de se complaire dans cette même démarche, et aussi de donner raison à ses nombreux détracteurs qui ne voient en lui qu’un simple poseur. Nous ne partageons pas ce point de vue, mais sommes aussi conscients que Bilge Ceylan devrait se recycler pour ne pas décevoir plus fortement à l’avenir. Restent toutefois des plans d’une immense beauté qu’il serait inutile de ne pas savourer ouvertement, et qui confirment la grandeur de cet artiste définitivement important.
ESPION(S) de Nicolas Saada

Ancien rédacteur aux Cahiers du Cinéma, et créateur de l’émission de radio Nova fait son cinéma, Nicolas Saada signe là un premier long-métrage sans saveur. Déjà, l’intrigue est bourrée de défauts, d’incohérences, et tourne vite à vide. Pour faire simple, un bagagiste à Roissy (Guillaume Canet, sans plus) se retrouve espion à Londres (engagé par le MI-5, rien que ça !), et chargé d’interférer dans les affaires d’un businessman anglais qui fricoterait avec des terroristes syriens, au point, au final, de sauver toute l’affaire et de devenir un Jason Bourne bis... Louons la tentative de l’apprenti-cinéaste à vouloir donner un nouveau souffle au polar français (surtout quand cela passe par de très belles séquences d’ambiance dans les rues de Paris ou de Londres), mais constatons l’échec monumental du film à ne pas se sortir d’une intrigue déjà vue mille fois ailleurs. Rien ne résiste à ce triste état des lieux : les scènes d’action souffrent d’un incontestable manque d’ambition et/ou de moyens, la psychologie des personnages est à peine esquissée, et le pire provient des quelques intentions théoriques d’un métrage qui tente d’amadouer un public cinéphile qui saura reconnaître un hommage sidérant à la scène clé de Vertigo (quand Scottie retrouve Madeleine au musée sous le portrait de Carlotta). Désespérant de facilité, Espion(s) dérange à enchaîner tous les clichés du genre du polar sans même les remettre en cause. Un coup d’essai qui à tout d’un coup pour rien...
LES VIOLETTE de Benoît Cohen

Les Violette est un film qui passera malheureusement et injustement inaperçu lors de sa sortie le 28 janvier. Film-concept durant un peu plus d’une heure, et jouant tout du long de la frontière ténue entre cinéma et théâtre (le scénario étant l’adaptation d’une pièce de théâtre d’Emmanuelle Destremau, par ailleurs co-scénariste et actrice du film), Les Violette intrigue par son procédé de mise en scène unique, et qui consiste à faire jouer les multiples rôles du métrage par seulement trois actrices : Emmanuelle Destremau, Eléonore Pourriat, Gaela Le Devehat. L’histoire, celle de Violette, jeune ado vivant seule avec sa mère, et influencée par un oncle révolutionnaire qui n’a de cesse de lui placer des idées subversives dans la tête, a ceci de réjouissante qu’elle profite d’un projet assez confidentiel (après Nos enfants chéris et Qui m’aime me suive, Benoît Cohen est pour de bon le spécialiste des films de potes/bande en France) pour laisser émerger en son sein un discours plus que bienvenu sur la société d’aujourd’hui. Reste à passer outre le parti pris conceptuel et théâtral du film, qui même s’il met en valeur la formidable interprétation de trois belles actrices (mais aussi le très beau travail d’adaptation du matériau d’origine), a aussi de quoi surprendre au point de ne pas accrocher du tout. Les Violette est toutefois un film à découvrir. |
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Images : © Ed Distribution (Des idiots...) © Pyramide Distribution (Les 3 singes) © Mars Distribution (Espion(s)) © Christophe Henry (Les Violette)
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Slumdog Millionaire
(Un film de Danny Boyle)
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Golden globes du meilleur film dramatique, du meilleur réalisateur, du meilleur scénario et de la meilleure musique… Slumdog millionaire a raflé la mise. Entre paillettes télévisées et bidonville, entre Bollywood et culture occidentale, Danny Boyle signe un film hybride.« What a show ! », s’exclame le présentateur de la version indienne de Qui veut gagner des millions ?. Le candidat Jamal Malik, âgé de 18 ans, est un pauvre garçon issu des bidonvilles de Mumbay. Un « slumdog », qui réussit là où les intellectuels échouent... Soupçonné de tricherie, Jamal est interrogé par la police. Débute alors un flashback : retour sur les questions posées par le présentateur, retour sur les douloureux événements de sa vie qui lui ont permis de répondre juste, retour sur la femme qu’il aime et qu’il souhaite retrouver.

Lorsque le petit écran s’invite au sein du grand, le résultat est troublant. Heureusement, Danny Boyle est cynique face à cette société fan de jeux télévisés, de sommes astronomiques distribuées à tout va. Le spectateur veut du spectaculaire ? Bien, mais il ne regarde pas au bon endroit : ce n’est pas à travers le petit écran qu’on en voit le plus, mais à travers la vie d’une personne que l’on croyait insignifiante. Les événements racontés sont forts ; la réalisation s’en empare pour en faire un « show » : couleurs vives, violence, rapidité des images, gros plans, filmage de travers. Bollywood est passé par là, Danny Boyle en fait ouvertement référence.
Les coïncidences, en particulier pour les questions du jeu télévisé, sont invraisemblables. Le but du scénario (tiré d’un roman à succès de Vikias Swarup, Les Fabuleuses Aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire) n’est visiblement pas le réalisme. Pour pleinement apprécier le film, mieux vaut le voir à la manière d’une jolie fable, comme arrosée à la sauce Walt Disney -en plus violent. Jamal nous rappellerait presque Aladin : un jeune garçon des rues au cœur pur qui, aidé par sa bonne étoile, trouve l’amour et la richesse.

Le film s’ouvre et se clôt sur une question, que l’on retrouve sur l’affiche : « Comment Jamal Malik a-t-il atteint la question à 20 millions ? A- Il a triché, B- C’est un génie, C- Il est chanceux, D- C’est son destin ». La réponse juste est la dernière, évidemment. Jamal est protégé par le ciel, pour obtenir l’amour qu’il désire et, par-dessus le marché, des millions. Avec l’aide des puissances supérieures, rien n’est impossible pour le gentil héros qui a tellement souffert dans le passé. Il suffit d’y croire, encore.
Toutefois, si Slumdog millionaire parle d’argent, ce n’est que pour minimiser son impact. La pauvreté dans les rues de Mumbay est insupportable, certes. L’horreur de la vie des gamins sans le sou est soulignée, incontestablement. Mais Jamal ne s’inscrit pas à Qui veut gagner des millions ? pour des roupies. Il garde l’espoir d’être vu par son amour, fidèle téléspectatrice. Ainsi, l’opération suicide de son frère Salim, dans une baignoire remplie de billets, est marquante… La vraie richesse est ailleurs, dans le cœur de celui des deux frères qui a su rester intègre. Le reste n’est que vanité.
Par ces temps de crise économique, Slumdog millionaire croit au destin et à l’amour, tout en minimisant le rôle de l’argent. C’est naïf, d’accord. Mais c’est aussi plein d’espoir. |
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Images : © Pathé Distribution
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Import Export [avis n°1]
(Un film de Ulrich Seidl)
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Après Dogs Day, qui fut primé à Venise en 2002, Ulrich Seidl, revient avec Import Export dans lequel il dépeint la vie de deux êtres désespérés qui se voient contraints de quitter leur pays d’origine, et de s’exporter loin d’une terre qui n’est plus en mesure de combler leurs attentes. Olga (Ekateryna Rak) est ukrainienne. Paul (Paul Hofmann) est autrichien. Olga est infirmière et partage son appartement avec sa mère et son petit garçon, jusqu’au jour ou son renvoi la conduit à se prostituer sur internet...Tout n’est qu’humiliation dans ces bureaux froids et sales ou résonnent les paroles agacées des hommes excités. La situation devenue insupportable, Olga décide de quitter son Ukraine. Un dernier bain, un dernier baiser à son enfant et Olga monte dans un train qui la conduira en Autriche. Paul, lui est vigile. On suit avec intérêt sa première apparition qui nous donne à voir un personnage à la fois très violent et terriblement touchant. On le voit donner des coups de poing dans le vide, chahuter avec un chien pas très rassurant, se disputer avec sa copine et se faire humilier par une bande de jeunes qui mettent à mal sa virilité. Paul se fait licencier mais préfère taire les véritables raisons de son renvoi auprès de son père, quitte à se faire rappeler qu’il lui doit de l’argent. Accablé par les dettes, et de plus en plus perdu, il se lance avec son père dans un trafic de machines de bistrot sur toute l’Europe centrale. Un périple qui le conduira jusqu’en Ukraine. Loin d’être un rêve, ces deux destinations sont pour nos personnages, l’ultime chance de se ressaisir et de redonner un peu de sens à leur vie.

Issu du documentaire, Ulrich Seidl peint dans ce film un univers froid et déshumanisé ou les scènes deviennent de plus en plus sordides et glauques. Tout en évitant le voyeurisme, il témoigne de la tristesse et de la solitude des populations de ces deux pays. Il nous livre avec une distanciation froide une vision du monde plutôt désespérée où les chômeurs sont manipulés durant des séances de simulations d’entretiens d’embauche, durant lesquelles on leur promet qu’il est possible de trouver un travail avec un simple sourire, où les gens se font renvoyés injustement, comme Olga qui se fait mettre à la porte par une bourgeoise sans aucune raison, ou encore des jeunes prostituées obligées d’assouvir le moindre désir des hommes riches. Il mêle avec justesse, documentaire et fiction, en accordant une place toute particulière à ses deux protagonistes, qu’il dessine avec empathie. Il réussit à leur restituer leur humanité, à les mettre en exergue dans cet univers ou l’humain semble si peu important, durant des scènes courtes, qui viennent rompre le rythme d’un film réalisé, pour la plupart, avec de longs plans séquences. Un univers qui devient en l’espace d’une seconde, plus vivable, plus réconfortant. Les corps deviennent alors plus chauds et dansent naturellement, les langues se délient le temps d’une confession et parfois quelques rires spontanés viennent casser le silence des malheureux. Ulrich Seidl offre à ses deux personnages une chance de salut, que ce soit pour Paul qui décide de chercher du travail en Ukraine, laissant son père et ses délires pervers loin derrière lui, ou pour Olga, qui se voit apprécier des personnes âgées pour qui elle travaille et qui se sent enfin utile.

A travers son regard glacé, Ulrich Seidl nous livre un film très dur, mais qui n’est pas pour autant désespérant et pessimiste. Le film se termine par une scène magnifique ou les vielles dames, esseulées dans cet hôpital glacial, se laissent aller à leur délire et parlent de religion, de mort... En accordant à leur parole une dimension musicale, le cinéaste ajoute à son film une once d’espoir, en témoignant de sa foi en l’humanité. |
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Images : © Solaris Distribution
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Che - 1ère partie : L’Argentin (avis "contre")
(Un film de Steven Soderbergh)
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Mesrine, Coco Chanel, W., Coluche, Sagan, etc. Les biopics fleurissent de part et d’autres. Le terme même était inconnu il y a quelques temps, avant de sévir sur toutes les lèvres… On ne pouvait donc plus attendre pour s’attaquer à LA personnalité fascinante par excellence, le Che. Forcément en deux volets.Du débarquement à Cuba à la victoire de Santa Clara, le premier opus s’intitule sobrement L’Argentin. Étrange titre, qui présagerait une focalisation sur un portrait… Ce n’est pas le cas. Si Carnets de voyage de Walter Salles charmait par l’exploration d’une personnalité surprenante, avant le combat révolutionnaire, l’opus de Soderbergh ne fait que représenter une avancée armée sur les terres cubaines. Comment le Che a-t-il dirigé des troupes, comment les forces révolutionnaires ont-elles vécu…

On déplore le peu d’aspects politiques et l’absence d’engagement. Le film reste froid et Soderbergh refuse de se mouiller. À son habitude, le réalisateur cherche la distance. Pas de déification du Che : il n’est plus un mythe, mais un homme comme les autres. On est loin du cliché -béret et havane- reproduit sur t-shirts et briquets, vendu à travers le monde… De la sobriété, bravo. Jusque dans la manière de filmer. Mais… où sont la fougue, la volonté à toute épreuve, l’idéalisme ? Ce Che-là est platement ennuyeux. Les événements s’enchaînent rapidement, sans prendre le temps d’en explorer assez les dimensions humaine, psychologique, idéologique. Pourtant, le film est déjà long… Même très long. Il aurait fallu faire des choix.
Devant les Nations Unies, l’Argentin déclare : « Un véritable révolutionnaire est guidé par l’amour. L’amour des hommes, l’amour de la justice ». Le film est en manque d’amour, malheureusement. Mais Benicio Del Toro est là pour apporter sa passion : le Che est sauvé par son acteur. Il interprète à merveille ce rôle difficile. Ses douleurs corporelles, ses blessures, son asthme nous font souffrir. Son regard est troublant. On sent Benicio Del Toro galvanisé par son personnage : depuis 2000, l’acteur cherchait un réalisateur pour ce film qui lui tenait à cœur. Cette fascination aurait pu l’entraîner dans le cliché, mais il ne tombe jamais dans cet écart. Il reste subtil et ne surjoue pas. Le prix cannois d’interprétation n’est pas volé.

Le plus prenant demeure les moments où Ernesto Guevara se livre. En alternance avec le récit cubain, on assiste à une intervention passionnée à la tribune des Nations Unies et une interview avec une journaliste américaine. Ces séquences nous sont offertes en noir et blanc : ni images d’archives, ni flash-back, le procédé ne respecte pas les codes chromatiques et étonne. Sans être déplaisant. Le contraste entre la verdoyante nature cubaine et des Etats-Unis en noir et blanc apporte au film une certaine originalité.
Toutefois, le film reste finalement plus intéressant historiquement qu’artistiquement et ne prend pas de risque (sauf celui de nous ennuyer). Il reste encore deux heures sur ce monument de 4h15... La suite, Guérilla (dans les salles le 28 janvier) pourra-t-elle être plus captivante ?
A lire aussi : un avis positif sur ce même film de Steven Soderberg |
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Images : © Warner Bros. France
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Che - 1ère partie : L’Argentin (avis "pour")
(Un film de Steven Soderbergh)
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De janvier 1956 à janvier 1958 le parcours de Ernesto Che Guevara depuis son débarquement sur une plage de Cuba jusqu’à sa victoire qui lui ouvrit la porte de Santiago de Cuba.Le genre du biopic a le vent en poupe depuis quelques temps. Après le portrait d’Edith Piaf qui fut un triomphe international jusqu’au dyptique de Jean-François Richet consacré à Jacques Mesrine, le cinéma a cette volonté de rendre hommage à certaines grandes figures du monde contemporain. Le biopic est un genre intéressant puisqu’il permet de se poser un certain nombre de questions sur le fait de pouvoir filmer un être qui a un jour accédé au statut d’icône. Comment le cinéma parvient-il à rendre compte de cette facette d’une personnalité ? Comment filmer le geste, la silhouette qui permettra d’affirmer que l’icône est désormais immortelle puisqu’elle voit son image imprimée sur pellicule.

C’est dans ce contexte théorique que le réalisateur américain, Steven Soderbergh, nous présente son biopic en deux parties consacré à LA figure emblématique de l’île de Cuba : Ernesto Che Guevara. La présentation des deux parties au dernier festival de Cannes a permis à l’acteur principal du film, Benicio Del Toro, de remporter le prix d’interprétation masculine. Il n’est pas question ici de revenir sur la justification du prix remporté par Del Toro car autant dire d’emblée que sa victoire est entièrement méritée. S’attaquer à une légende telle que le Che était un pari risqué pour Soderbergh, l’opinion publique s’étant déjà forgée une image forte de ce personnage emblématique. C’est à cette jonction que doit s’élaborer le travail d’un cinéaste : c’est-à-dire tenter de dresser un portrait qui soit le plus juste possible tout en tentant d’être le plus objectif.
Soderbergh va mettre en place une mise en scène qui va évoluer au fur et à mesure que la légende grandit. Il y aura des séquences en couleurs retraçant le parcours de la guérilla jusqu’à Cuba, et des séquences en noir & blanc où nous voyons le Che durant les années 1960 sur le territoire américain, alternant interviews sur les plateaux de télévision et les allocutions à l’ONU. Durant la première séquence du film qui se déroule dans un appartement, Soderbergh pose sa caméra dans un coin de la pièce et laisse ses personnages évoluer. Cette esthétique n’est pas sans nous rappeler une esthétique documentaire. La caméra est à une certaine distance des personnages et ne met pas plus en valeur tel personnage plutôt qu’un autre. Raison de plus car à ce moment précis de l’Histoire (1956), Ernesto n’est pas encore le Che et Fidel Castro est simplement Fidel. Petit à petit la caméra va se rapprocher, ce qui aura tendance à rétrécir le cadre. Le Che prend peu à peu ses marques dans le plan jusqu’au moment où la silhouette va occuper la totalité du cadre. Voilà ce que nous offre le réalisateur, une esthétique de la progression où peu à peu le Che prend naissance comme il prend sa place dans le cadre. Dans un premier temps, nous avons ces séquences en couleurs puis via un montage alterné, le spectateur est projeté dans le futur avec des tranches de vie du Che durant les années 1960 lorsqu’il occupe le poste de ministre de l’économie. L’esthétique de ces séquences s’oppose radicalement à celles qui sont colorisées puisque la figure du Che devient si imposante qu’il tend à disparaître du cadre. C’est à ce niveau que l’on peut dire que Soderbergh a mis en place une mise en scène construite et réfléchie. Plus l’on va s’approcher de la mort du Che, plus son statut va le précéder au point de l’évincer du cadre. Plus il avance vers Cuba et plus ce personnage prend de l’ampleur, et il n’y a plus cette distance que l’on pouvait retrouver au début du film.
Le fait d’alterner séquences en noir et blanc et séquences en couleurs n’est pas uniquement un effet de style purement graphique, c’est aussi une manière de dire que le futur est une période où le Che va perdre peu à peu de ses couleurs pour peu à peu les retrouver lors de son assassinat en Bolivie, où son statut d’icône nationale lui permettra de s’inscrire en tant que légende d’un peuple. De par sa mise en scène, Soderbergh arrive à nous donner un regard objectif sur ce personnage et ne l’érige pas en figure de martyre mais plus en un être qui évolue au fur et à mesure et qui entraîne la mise en scène avec lui. Certains pourraient qualifier le travail de Soderbergh comme inachevé de par le fait qu’il donne un portrait en surface du Che et qu’il ne creuse pas assez certains aspects de sa personnalité.

Le cinéma a ce pouvoir de créer une distance par l’intermédiaire de la caméra tout en réussissant à nous offrir une reconstitution qui est proche de nous. La caméra est justement cet outil aux multiples facettes qui parvient à créer un rapprochement par l’intermédiaire d’une distance. C’est en ayant acquis ce processus que Soderbergh signe un film intelligent.
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Images : © Warner Bros
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- Down By Law de Jim Jarmush
- La Grande illusion de Jean Renoir
- Hunger de Steve McQueen
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Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan. |
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