"Terminator Renaissance", "Story of Jen", "Coraline" & "Fais-moi plaisir !" (Notules Juin 09)
Par La Rédaction, le 28 juin 2009 2009 - 17:57
Peut-on faire plus éclectique ? Une grosse machine hollywoodienne, un film indépendant franco-canadien, du cinéma d’animation old-school, et enfin du burlesque à la française...

TERMINATOR RENAISSANCE de McG :

JPG - 50.3 ko

Quatrième volet de la série Terminator initiée par James Cameron en 1985, Renaissance entreprend d’explorer l’univers science-fictionnel aperçu dans les épisodes précédents en situant sa narration dans un futur apocalyptique où les machines de Skynet ont pratiquement anéanti l’humanité. Malheureusement l’épopée futuriste tant attendue se résume vite à une suite d’explosions shootées en plans séquences souvent inutiles et maladroits. McG, ayant définitivement peu de choses en commun avec Cameron, ne se préoccupe jamais de l’implication émotionnelle du spectateur et nous inflige des personnages vides et fonctionnels malgré tous les efforts de Christian Bale en John Connor. L’univers sombre souhaité par le réalisateur nécessitait pourtant une attention particulière à l’écriture des protagonistes. McG s’appuie uniquement sur une photo monochrome ostentatoire et lassante pour signifier l’Apocalypse, au lieu de nous le montrer, en élaguant la destruction de l’humanité pour resserrer sa narration sur un petit groupe de résistants aux enjeux précaires et peu valorisés. Terminator Renaissance manque ainsi particulièrement de personnalité et seules quelques séquences (surtout celles qui réfèrent directement aux deux premiers volets) viennent nous rappeler qu’il s’agit d’un divertissement. Comme quoi un Blockbuster bourrin qui explose de partout peut également se révéler soporifique du début à la fin, malgré le potentiel d’une franchise ici sabordée par une vanité stylistique qui étouffe ce qui aurait dû constituer la substantifique moelle de ce Terminator Renaissance.

par Julien Dumeige

STORY OF JEN de François Rotger :

JPG - 49.4 ko

Le cycle dévastateur de l’exploitation cinématographique continue de malmener chaque mercredi des films singuliers qui mériteraient pourtant une toute autre attention de la part du public, mais aussi du côté d’une presse qui aujourd’hui n’accorde de place aux films dans leurs pages qu’en fonction de leur potentiel commercial. Autrement dit, le dernier film chorale français, aussi mauvais soit-il, sera toujours mieux traité (en quantité s’entend) qu’un film indépendant réussit qui de toute façon ne sera vu par, au mieux, quelques dizaines de milliers de personnes en France... C’est donc le cas de cet épatant Story of Jen, métrage franco-canadien réalisé par François Rotger, qui s’il ne réussit pas l’exploit de l’américain Shotgun Stories (le plus grand film indépendant vu depuis des lustres), continue de faire exister les marges du septième art. En choisissant de suivre l’histoire de Jen, adolescente d’une bourgade reculée d’un grand parc naturel canadien, Rotger dresse tout autant le portrait d’une jeune fille livrée à elle-même que celui d’une région dont la beauté des paysages est inversement proportionnelle à celle de ses habitants dévastés par la misère sociale et sentimentale. On pourrait être au fin fond du Texas, mais c’est bien au Canada que le film se situe. Ce dernier opère plusieurs glissements pour parvenir à ses fins. S’il commence d’abord par observer les relations difficiles qu’entretient Jen avec sa mère (Marina Hands) suite au suicide de son père, le métrage accentue ensuite son regard sur "l’éducation sentimentale" de la jeune fille, qui choisit, contrairement à ses camarades "friends first" (où l’on prône l’abstinance sexuelle), de tomber sous le charme d’un cow-boy (sidérant Tony Ward) mal vu qui ne cherche pas non plus à redresser Jen dans le droit chemin. Malgré quelques séquences inégales (surtout les confrontations entre l’héroïne et sa mère), Story of Jen consacre un grand cinéaste amoureux de la nature. Cet amour se retrouve d’ailleurs magnifié lors de la chasse-à-l’homme finale, et la tragique destinée du fugitif, qui, in fine, communie avec son environnement naturel. Que sommes-nous, simples mortels, dans cet espace infini impossible à dompter, quand nous ne parvenons même-pas à accorder nos vies avec nos semblables... ? François Rotger livre un film riche et passionnant, qu’il vous faut voir absolument.

par Julien Hairault

CORALINE de Henry Selick :

JPG - 48.7 ko

Après avoir vu Coraline, on est en droit de se demander s’il vaut encore la peine de se déplacer pour des films tels que Madagascar 3 ou Volt, dont la laideur graphique n’a d’égale que l’abyssal vide scénaristique. Parce qu’il faut bien préciser que Coraline est salvateur a différents niveaux. Avant d’être un conte fantastique remarquablement mis en images (qu’on le voit en 2D ou 3D, le plaisir est le même), c’est avant tout une oeuvre de cinéma fédératrice et pédagogique, qui permet aux plus jeunes spectateurs de vivre leurs premiers frissons cinématographiques, et pas des moindres. Avec ses parents, Coraline s’installe dans un trou paumé de l’Oregon (le film ayant été réalisé à Portland, en passe de devenir un sacré nid de création cinématographique). Dans sa nouvelle grande maison, Coraline trouve le temps long, et finit par franchir une petite porte qui la mènera tout droit vers une version alternative de sa propre vie : un monde plein de couleurs où ses parents sont affectueux et fin gourmets. Seul hic, ces merveilles sont factices, et derrière cette seconde mère, se cache une sorcière prête à tout pour emprisonner Coraline pour l’éternité. Aidée par un voisin et un chat malicieux, la jeune fille, ainsi que le spectateur, affrontera donc de nombreuses épreuves traumatisantes, mais aussi drôles (grâce aux deux excentriques voisines du dessous, ou à l’acrobate russe du dessus). Amusant, gentiment effrayant, et surtout, bourré de détails et d’innovations formelles, Coraline satisfera petits et grands, et s’impose surtout comme une alternative hautement recommandable aux productions mainstream (raccoleuses et paresseuses) du genre.

par Julien Hairault

FAIS-MOI PLAISIR ! d’Emmanuel Mouret :

JPG - 52.7 ko

Le dernier film d’Emmanuel Mouret est une pale copie de The Party de Blake Edwards, matinée d’un soupçon de burlesque à la Tati. Ce n’est pas mauvais non plus, puisque cet imbroglio amoureux (une femme demande à son fiancé de coucher avec une autre, accessoirement la fille du Président de la République...) nous arrache quelques sourires, grâce notamment à de précieux dialogues et à une interprétation d’ensemble à l’avenant (Judith Godrèche, Frédérique Bel et l’exquise Déborah François, sont toutes parfaites dans leur rôle respectif). Reste que le profond manque d’originalité de nombreux gags (le poussif coup du rideau coincé dans la braguette, le mannequin voyeur près de la fenêtre, ou encore l’amant jaloux incarné par Danny Brillant) ternissent un peu le tableau. Par paresse, Mouret semble reprendre les codes du cinéma burlesque sans trop se soucier d’un spectateur qui est en droit d’en attendre davantage. On l’a dit, les dialogues souvent savoureux agissent ici comme une bouée de secours. A vrai dire, on est même impressionné par l’imposant travail de diction des comédiens, et des nombreux bons mots qui en découlent.

par Julien Hairault

Images : © Sony Pictures Releasing France (Terminator Renaissance) © Ad Vitam (Story of Jen) © Universal Pictures International France (Coraline) © Pyramide Distribution (Fais-moi plaisir !)


Antichrist (Un film de Lars Von Trier)
Caprice Danois
Par Julien Hairault, le 25 juin 2009 2009
Conspué à Cannes, le dernier film de Lars Von Trier (pour lequel Charlotte Gainsbourg remporta le Prix d’Interprétation féminine) débarque peu de temps après sur nos écrans, précédé donc d’une réputation (comme toujours vous nous direz) sulfureuse, et accusé de colporter un discours fumeux et mysogine. Qu’en est-il vraiment ?

Antichrist est qu’on se le dise, un film choc comme son auteur semble prendre un malin plaisir à en réaliser tous les deux ans. C’est aussi un film affligeant et d’une bêtise sans nom, qui déborde d’un trop plein de misanthropisme, et d’une absence de morale préjudiciable. On connaissait déjà, par le biais des deux premiers volets de sa trilogie américaine (Dogville et Manderley), toute la haine (c’est le mot) de Von Trier envers les Etats-Unis (un troisième opus, nommé Washington, est en préparation). D’ailleurs, quelle idée d’avoir voulu coûte que coûte faire se situer "l’action" de cet Antichrist de l’autre côté de l’Atlantique, ce qu’indique le cachet du laboratoire d’analyses sur l’enveloppe, quand tous les indices parlent en faveur d’un conte universel. Bien avant qu’il ne s’en prenne farouchement, parfois d’ailleurs avec un certain brio (Dogville étant tout de même un très grand film) à l’Amérique et ses valeurs, le cinéaste Danois avait déjà eu tout le loisir de mettre en avant la cruauté, l’injustice (Dancer in the Dark) et la violence des Hommes en ce bas monde. Reste qu’à chaque fois, une certaine morale laissait transparaître une idéologie, des théories, une pensée.

JPG - 46.2 ko

Paradoxalement, jamais Lars Von Trier n’aura autant sembler maîtriser son sujet (remarquable mise en scène, quand même) que dans cet Antichrist pourtant si brouillon. En quatre chapitres, le cinéaste suit le deuil d’un couple après que leur enfant se soit jeté d’une fenêtre pendant qu’ils faisaient l’amour. "Elle" (Charlotte Gainsbourg) et "Lui" (Willem Dafoe) se retirent à Eden, petite maison esseulée dans une forêt, afin d’en terminer avec cette passe difficile. Par un heureux hasard, "Lui" est thérapeute, et "travaille" donc les pensées obscures de sa femme comme s’il s’agissait d’un patient ordinaire. Sur un trop long segment psychanalytique qui plombe le film, le couple ne fait que s’engueuler et baiser, tout en cherchant à trouver une issue à son malheur. Le spectateur, lui, cherche aussi, et avec la même réussite que le personnage de Dafoe, c’est-à-dire aucune. Antichrist, au plus fort de son approche psychanalysante, est un long tunnel d’où ne ressort que l’admirable direction d’acteurs du cinéaste.

JPG - 48.9 ko

Film-brouillon donc, puisqu’à l’image des panneaux qui annoncent les chapitres, Antichrist fait le plein de ratures et d’imperfections. Lars Von Trier lance en l’air des idées, beaucoup de questions, et finalement aucune réponse. Incompréhensible. Pire encore, la lourdeur des symboles (on se souviendra quand même longtemps de ce renard) qui pleuvent dans la dernière demi-heure finit de parachever la bêtise de ce pensum dont le défaut majeur est de nous prendre en otages. Il pèse sur le film et ses personnages, une tension malsaine, accentuée dans la dernière bobine par la folie ravageuse de "Elle". Une folie d’autant plus perverse qu’elle s’accompagne de quelques plans dégoûtants, déjà commentés ailleurs, et sur lesquels nous n’avons que notre mépris à exprimer, surtout qu’on ne comprend pas leurs motivations.

Sans vouloir donner de leçons à Lars Von Trier, cinéaste dont on a plus haut vanter l’intérêt d’une partie de la filmographie (au passage, peut-on vraiment qualifier de mysogine un homme qui a offert ces quinzes dernières années, quelques uns des plus beaux rôles féminins de l’Histoire du septième art ? Si oui, revoyez les courageuses héroïnes de Dancer in the Dark et de Breaking the Waves) il aurait été préférable d’investir un peu plus le spectateur dans cette entreprise radicale. On en revient, au fond, toujours au même problème. Quand un personnage souffre à l’écran, il faut que le spectateur puisse identifier les causes de cette douleur pour au mieux la partager, sinon la comprendre. L’admirable Hunger réussissait le difficile tour de force de faire communier la destinée tragique de Bobby Sands avec une grandiose expérience spectatorielle. La mise en scène d’Antichrist, à de rares exceptions près, est trop peu sensorielle (ou alors beaucoup trop) pour impliquer pleinement le spectateur dans son délire. Impression que renforce le manque d’un manuel de survie adapté au trop-plein de codes indéchiffrables qui jallonnent le film, et qui au lieu de faire de ce dernier un objet intriguant, en font très vite une oeuvre repoussante.

Images : © Les Films du Losange


Ce cher mois d’août (Un film de Miguel Gomes)
Août sweet août
Par Flavien Poncet, le 23 juin 2009 2009
Deuxième long-métrage du réalisateur portugais Miguel Gomes, Ce cher mois d’août, sort sur les écrans français un an après sa sélection à la Quinzaine des Réalisateurs de 2008. Mêlant sans discernement documentaire du tournage et fiction, Gomes se joue des distinctions génériques, une pratique de plus en plus usuelles. Long de deux heures et demi, le jeu alternatif, dynamique et surprenant qu’entreprend le cinéaste entre les types de cinéma réduit la longueur du film à peau de chagrin.

On entre dans Ce cher mois d’août comme on s’installe dans un village rural. Dédaigné par les habitants, seuls le temps et l’habitude des visages permettent d’intégrer la communauté et de prendre à coeur les relations des personnes. Le film de Gomes répond à la même logique. Au premier abord, l’imbroglio entre les séquences de tournage et les scènes qui appartiennent à la fiction impose une distance et laisse le spectateur au bord du film. Lorsqu’une voix off nous décrit un personnage pas encore apparu à l’écran en se superposant au dialogue entre deux « piliers de bar », difficile de trouver sa place. Qui sont-ils ? A quoi jouent Gomes ? Qu’est-ce que je fous là ? Une heure passe et nous restons toujours inconnus dans ce village pourtant charmant. Sont charmantes, dans les premières bobines, les scènes familières. Les séquences de bal où des groupes de musique aux répertoires populaires chantonnent des refrains éculés, aux relents romantiques, résonnent aux spectateurs comme de vieux souvenirs. Ces scènes habituelles aux coutumiers des camping ou des vacances en campagne sont un premier pas pour accéder au mystère du film. Aux citadins, le tout n’est pas moins accueillant grâce à l’exotisme des paysages et à la désinvolture des comportements

JPG - 46 ko

A mesure qu’avance le film, et que se replacent dans l’esprit du spectateur les morceaux du récit, la communauté de Gomes apparaît de plus en plus cordiale. Se familiariser avec Tânia, Hélder, revient à faire des rencontres estivales. La formule de politesse qui chapeaute le titre, « Ce cher », indique bien la position dans laquelle nous établit Gomes. Nous ne sommes plus des spectateurs qui ont payé leur place pour profiter d’un spectacle de qualité, bien fait, bien rôdé, bien huilé (et a fortioti bien ennuyeux). Le dialogue qu’entretient le film avec nous est amical. Aucune condescendance, Gomes applique avec soin une morale qui met à égal les personnages du film, l’équipe de tournage et le spectateur. C’est assez rare pour être salué, la salle de cinéma ouvre l’espace à un lien familial. D’autres comme Alain Cavalier obtiennent un effet semblable. A contrario, des films comme Soyez sympas, rembobinez de Gondry veulent nous faire croire qu’une œuvre chaleureuse, comme amicale, se produit devant nous. Or rares sont les films qui, avec la même aisance que Ce cher mois d’août, réussissent à nous intégrer dans une communauté. Gomes respecte son spectateur, sans suffisance. Y aurait-il à cela quelque populisme mièvre ?

JPG - 49.7 ko

Les premiers amours, les bals musettes avec leur lot de grivoiserie, le soleil radieux dont les raillons roulent sur les corps à demi-nus des naïades adolescentes composent les cadres du film. Nourrie de ces images canoniques, la matière première de Gomes, similaire à des oeuvres comme La Boum ou Camping, pourrait facilement donner lieu à une mise en scène inepte. Pour exprimer au mieux son sujet -le mois d’août- le cinéaste a voulu travailler au corps l’identité du cinéma. En entremêlant le documentaire du tournage et la fiction obtenue, Gomes joue sur les facultés du cinéma à raconter correctement une histoire. Car après tout, de quel droit un cinéaste peut-il s’octroyer la liberté de nous plonger dans l’illusion pendant que lui tire chacune des ficelles en toute conscience ? Tous films qui procèdent ainsi instituent bien deux ordres : celui des maîtres constitués de l’équipe créative du film et celui des esclaves hagards, satisfaits de leur plongée dans l’illusion. On objectera : mais le cinéma ne peut-il servir de divertissement, de substitut idéal à la réalité ? Auquel je répondrais, en bon aristotélicien : Si, bien sûr, à condition de distinguer plaisir du divertissement et immoralité de l’illusion. Le cinéma, comme toute production artistique, fabrique de l’illusion. Le rôle du cinéaste, de l’artiste conscient de son matériau, n’a-t-il pas pour fonction d’amenuiser cette illusion pour émanciper au mieux l’esprit de son spectateur ? Je le crois fortement. Gomes avec moi.

La présence du documentaire apparaît initialement de manière trouble. Les scènes où l’équipe de tournage débat sur les moyens de production du film paraissent d’abord appartenir à la fiction. Elles se révèlent très vite de l’ordre du documentaire. En vérité, à voir leur découpage, elles en appellent forcément à la mise en scène, donc à la fiction. Néanmoins, Gomes à l’honnêteté de divulguer au spectateur le processus de création en même temps que le produit de son oeuvre. Le vent de fraîcheur dégagé par Ce cher mois d’août tient, en fin d’analyse, à deux mesures. La première : Gomes perce à jour, en plein mois d’août, les sentiments éphémères qui traversent l’adolescence et qui minent la nostalgie des grandes personnes. La seconde : le dispositif d’articulation entre fiction et documentaire révèle le secret du cinéma en même temps qu’il double l’intrigue. Passions de jeunesse et amour de cinéma fondent le deuxième long-métrage de Gomes. Par ailleurs, Ce cher mois d’août rejoint dans ses expérimentations, son minimalisme et sa sagacité un autre des grands films de l’année 2009 : Z32 de l’israélien Avi Mograbi.

Images : © Shellac


Les Beaux gosses (Un film de Riad Sattouf)
Bienvenue dans l’âge ingrat
Par Julien Dumeige, le 22 juin 2009 2009
Après le flamboyant Oss 117 : Rio ne répond plus, une nouvelle bouffée d’air frais vient chahuter l’univers monotone de la comédie hexagonale : Les Beaux Gosses, qui, malgré maintes imperfections liées à son statut de premier métrage, se présente comme un film lucide et attachant sur le monde de l’adolescence en jonglant adroitement avec réalisme cruel et caricature assumée.

Riad Sattouf, auteur et dessinateur du désormais célèbre "Retour au Collège", s’est spécialisé dans l’étude comportementale (et humoristique) du spécimen adolescent en conjuguant ses propres souvenirs (apparemment déplorables) avec la vision et le recul qu’il a des jeunes d’aujourd’hui. L’adaptation de cet univers au cinéma prenait ainsi le risque d’accoucher d’un métrage sans scénario affublé d’une esthétique peu ragoutante (il faut voir les tronches d’ados qu’affectionne Sattouf). Heureusement, et même étonnamment, tout ou presque fonctionne dans Les Beaux Gosses notamment cette absence d’enjeu narratif majeur grâce à une galerie de personnages très ludiques.

Le film s’articule autour d’Hervé, adolescent de 14 ans, loser du quotidien qui vit seul avec sa mère dépressive et envahissante. Son meilleur ami, Camel, aussi obsédé par les filles qu’impuissant à sortir avec, va être le spectateur d’un évènement inattendu. Aurore, une jeune fille populaire, commence à s’intéresser à Hervé qui se révèle bien sûr incapable de concrétiser les phases les plus élémentaires de la séduction. Autour du trio gravite évidemment tout le petit microcosme du collège, les grosses brutes, les victimes, les profs etc… Pour représenter tout cela à l’écran, Sattouf s’entoure d’un casting d’inconnus et parfois même de débutants, à l’exception d’Emmanuelle Devos qui semble se délecter de son rôle de directrice à l’autorité glaciale, et de Noémie Lvovsky, géniale mère de Hervé. Les Beaux Gosses prend ainsi le contre-pied absolu des comédies françaises lambdas où le moindre petit rôle est attribué à un comique de Canal Plus. Ici, le spectateur découvre un festival de « gueules » inédites qui donne un réel cachet à l’univers et met bien sûr en évidence toutes les tares physiques de cette glorieuse période qu’est l’adolescence dans un festival d’acné et de coupes de cheveux absurdes.

Malgré une mise en scène un peu limitée, le film de Sattouf ne tombe pas dans les travers du téléfilm lénifiant grâce à un humour très acide, toujours au détriment des protagonistes. Le réalisateur à en effet cette intelligence d’observer le microcosme scolaire comme une ébauche appuyée de la société des adultes, dépeinte en filigrane à travers les parents et les professeurs. Et si Les Beaux Gosses tape souvent en dessous de la ceinture, c’est pour mieux s’intéresser à la frustration aussi pathétique qu’envahissante des différents personnages. Hervé n’est pas juste un gentil benêt maladroit et lorsqu’une jeune fille au physique ingrat vient lui déclarer sa flamme, il la renvoie paître d’une manière aussi humiliante que celle qu’il subit au quotidien, car c’est un personnage avant tout stupide mais qui reste attachant par ses faiblesses.

L’humour véhiculé par Sattouf, à la fois léger et crispant (toutes les scènes avec la mère d’Hervé) témoigne d’un réel travail d’écriture, perceptible dans la multitude de détails qui atténuent le réalisme du film pour faire ressortir le côté BD (quid du distributeur de bananes, de l’accident de gym etc. ?). La bande son elle-même, aux accents électro, donne un supplément de personnalité au métrage tout en évitant les poncifs de la comédie teenage. A l’opposé de Lol, le réalisateur se garde bien de montrer ses ados utiliser Msn ou le tout dernier I-Pod afin d’injecter une intemporalité fédératrice à son film. Car Les Beaux Gosses se destine davantage aux ex-ados de tous âges plutôt qu’aux clones d’Hervé et Camel, le film n’étant pas très aimable avec eux. Dommage cependant que le rythme de l’ensemble soit un peu amoindri par quelques redondances (les scènes de masturbations à répétition) ou certains raccourcis narratifs comme l’attirance d’Aurore pour Hervé (on ne sait pas trop ce qui la motive finalement). Mais encore une fois la fraîcheur et l’honnêteté du film l’emportent habilement, vu la difficulté du sujet, en faisant des Beaux Gosses un Supergrave à la française inattendu.

Images : © Pathé Distribution


Hulot on the Beach
Par Flavien Poncet, le 16 juin 2009 2009 - 16:47
Le Festival de Cannes, en dehors de la superficialité de ses mondanités et la félicité de son soleil, tire son succès de son bord de mer. Être au Festival de Cannes ne se résume pas seulement à voir des films (lorsque on en a la possibilité, muni d’un faible badge Cannes Cinéphile), il y a aussi beaucoup de temps consacré à la marche et à la flânerie. Quitte à errer, pourquoi pas au bord de la plage ? Où mieux flâner qu’allongé sur le sable à admirer les prouesses cinématographiques d’Hulot/Tati ? Pour sa troisième année, Le Cinéma de la plage, ouvert à tous les badauds, programme parmi d’autres films rares une copie des Vacances de Monsieur Hulot brillamment restaurée par les fondations Thomson, Groupama Gan, Les Films de Mon Oncle et la Cinémathèque Française.

Voir (ou revoir pour beaucoup), Les Vacances de Monsieur Hulot au bord de la plage, sur fond des reflux de la mer Méditerrannée, baignée dans une brise légère qui tempère la chaleur des soirées en même temps qu’elle ballote la toile blanche, est un souvenir précieux. Je n’entends pas faire l’inventaire des souvenirs affectés de cette soirée. Le dispositif mis en place lors des séances du Cinéma de la plage prête à filer des pistes de réflexion sur l’ouverture aux grands airs de la projection de cinéma. Le film de Tati, situé lui-même en bord de mer (mais sur la côte Atlantique) se trouve être parfaitement pertinent pour traduire les effets d’une séance en plein air. Permettez-moi de passer sur le film, beaucoup le connaissent, de nombreux textes d’une infime richesse existent sur celui-ci (parmi lesquels « Monsieur Hulot et le temps » de Bazin et « Eloge de Tati » de Daney). Les vacances de Monsieur Hulot reste le chef-d’œuvre de son auteur où tous les balbutiements comiques et esthétiques de Jour de fête trouvent leur accomplissement parfait dans une mécanique si bien huilée qu’elle s’abstrait au profit d’une poésie du temps.

JPG - 65.8 ko

Travail d’un soin et d’une netteté remarquable, la rénovation de la copie des Vacances de Monsieur Hulot se double d’une séance singulière. Toile blanche tendue sur une scène au devant de la mer, un aréopage de chaises longues est dirigé en direction de l’écran. Faute de place, il reste à s’assoir à même le sable. C’est plus confortable, les yeux dans les rêves de Tati, le corps appuyé contre le sol. Le cinéma, l’espace d’une quinzaine à Cannes, se resitue là où il tend, à l’extérieur. Avec ce film, un effet de doublon rend la situation encore plus drôle. Image d’un océan apparu au devant d’une mer véritable. A l’heure de la 3D où le réalisme cinématographique enjambe une marche de plus, voir Hulot au bord de la plage rejouer une scène des Dents de la mer, depuis la version de 78, en même temps que le véritable bruit et l’authentique parfum de la mer bercent nos oreilles et nos narines réduit le cinéma en relief à une illusion désuète.

JPG - 54 ko

Pratique courante des municipalités soucieuses d’activités culturelles dynamiques (donc pratique française en passe de disparaître), les projections en plein air permettent en premier lieu au spectateur de concilier plaisir du spectacle et saveur des temps estivaux. Elles permettent aussi de réconcilier le cinéma avec son origine foraine. Même dispositif scénique que le théâtre de rue ou que les pièces de Guignol, le cinéma en extérieur allie le champ de la fiction au champ du réel. L’image est positionnée en plein cœur de sa source. Voir un film en extérieur n’a pas qu’un effet théorique de reconditionnement du phénomène de projection cinématographique, il influe également sur l’expérience du film. Résumons que voir un mauvais film en extérieur est toujours plus agréable que voir un mauvais film recroquevillé dans une salle. Par conséquence, un bon film en salle devient très vite un chef-d’œuvre absolu en extérieur.

En reconduisant chaque année Le Cinéma de la Plage, le Festival de Cannes ouvre une partie de sa programmation au plus grand public, ce qui est assez exceptionnel pour être salué, et œuvre pour d’autres dispositifs cinématographiques. Hors de son cadre défini, le film reconquit un plaisir sclérosé dans l’obscurité usuelle de la salle. Autoproclamé plus grand festival de cinéma du monde, il reste à ce que le Festival de Cannes s’ouvre (comme commencent à le faire les sélections parallèles de Berlin) à d’autres dispositifs d’exposition du cinéma, proche du musée ou des nouveaux moyens numériques.

Images : © Carlotta Films


Pétition, la Cour des plaignants (Un film de Zhao Liang)
L’intimité de la lutte
Par Flavien Poncet, le 2 juin 2009 2009
A 20 ans, le jeune chinois Zhao Liang s’équipe d’un caméscope et prend la gageure de transmettre par l’image et le son les péripéties des pétitionnaires chinois, engagés contre la corruption du gouvernement communiste. C’était en 1996. 2009, Zhao Liang n’a pas cessé d’enregistrer l’évolution de ces Don Quichotte communs et voit son film projeté en Séance Spéciale du 62ème Festival de Cannes. Pétition, la Cour des plaignants retrace en deux heures plus de dix ans de lutte acharnée pour que chaque pétitionnaire fasse reconnaître ses droits démocratiques. Premier film du cinéaste, Pétition, la Cour des plaignants se présente comme le journal intime d’un combat idéaliste, avec tous les élans sentimentaux et les lacunes formelles que cela implique.

Suivant le parcours de plusieurs pétitionnaires, dont parmi les plus illustres se trouve une mère esseulée avec sa fille, Zhao Liang défriche le territoire méconnue d’une Chine dont le gouvernement et l’administration se révèlent corrompus. Jouant aux frontières des cinémas de Wang Bing et de Jia Zhang-ke, Zhao Liang conçoit le documentaire comme un médium pour relayer la parole d’une minorité. Sans grandement se soucier des effets esthétiques et de leur faculté à retranscrire la condition d’une communauté, Zhao Liang se situe davantage dans une tradition pure d’un cinéma direct plutôt que dans une volonté de mêler le documentaire à ses fonctions fictionnelles, comme l’a fait avec brio Jia Zhang-ke dans 24 City. Tourné sur une dizaine d’années, Pétition... conserve sur la longueur son projet originel, celui de détailler les conditions quasi-absurdes qui régissent le quotidien d’idéalistes, et trace en même temps une évolution de style. En dix ans, Zhao Liang, le regard qu’il adresse aux pétitionnaires et sa façon de manier un caméscope évoluent. Il en résulte un documentaire que d’aucuns considéreront comme bancal mais qui se trouve être sincèrement marqué du geste des années et de la maturation de son auteur.

JPG - 32.7 ko

L’hétérogénité qui caractérise Pétition, la Cour des plaignants pourra être décrié par un grand nombre de spectateurs, pourtant elle est l’élément essentiel du cinéma d’aujourd’hui. Les tentatives de pureté d’un Bresson ou d’un Tarkovski sont des chimères perdues. Le cinéma, jeune enfant mâtin de l’Art, aujourd’hui plus que jamais, est un pont entre des régimes d’images et de sons divers. L’image peu polie, à la granité manifeste, dont s’est excusé le cinéaste avant le début de la séance à Cannes, revendique bon gré mal gré une nature hybride du documentaire. L’essor du numérique, tant salué par les critiques de cinéma, prend dans Pétition... une forme concrète. Sans afféteries, ni coquetterie d’effets de style, l’impureté de l’image obtenu grâce au DV, son absence d’ajustage, participent à l’immédiateté dégagée du réel. Semblable à une confession filmée de Cavalier -qui présentait également son film Irène dans la sélection Un certain regard-, le premier long-métrage de Zhao Liang adopte une allure mineure et réduit sa forme à la modestie de son regard pour déployer un pan de la société chinoise que le gouvernement tait et que le cinéma seul, dans sa puissance, peut libérer.

 


Etreintes brisées (Un film de Pedro Almodovar)
La Vie des autres
Par Chloé Pangrazzi, le 29 mai 2009 2009
Pour son dix septième film, Almodovar reprend les thèmes qui lui sont chers et qui nourrissent la plupart de ses films. Il conte l’amour de deux amants, l’amour de la vie mais surtout l’amour du cinéma. Cette déclinaison subtile offre à los abrazos rotos une structure complexe qui confirme le talent désormais incontestable du réalisateur espagnol.

Almodovar vogue entre passé et présent avec fluidité et subtilité pour conter l’histoire d’un amour aveuglant entre Mateo Blanco (Lluis Homar) et Magdalena (Penelope Cruz). Lui est réalisateur, elle rêve de devenir actrice. Tous deux jouent à être multiples. Lluis Homar passe aisément de Mateo Blanco, nom duquel il signe ses films et Harry Caine, pseudonyme derrière lequel il se cache pour écrire des nouvelles. Penelope Cruz, quant à elle, incarne trois femmes : secrétaire secrète d’un homme richissime, puis amante de ce même homme et enfin actrice éperdue du réalisateur de « Femmes et valises ». Almodovar joue à désincarner ses personnages, à les rendre autre. Derrière cette volonté de donner une multiplicité à ses acteurs, se cache un thème récurent de son œuvre cinématographique : l’identité. Mateo Blanco devenu Harry Caine mais surtout aveugle à la suite d’un tragique accident qui couta la vie à sa bien aimée, Magdalena, revient sur son passé et raconte l’histoire du tournage de « Femmes et valise », fabuleux autoremake de Femmes au bord de la crise de nerfs, qui changea à jamais sa vie.

JPG - 35.1 ko

Ce flash-back est sans aucun doute la meilleure partie de ce film, Almodovar lui consacre une esthétique fidèle au grand cinéma romanesque. Une histoire au romantisme désespéré qui conduit un amant richissime a engager une femme sachant lire sur les lèvres, a pousser sa maîtresse dans les escaliers et a filmer une cavale d’amoureux à travers des paysages déserts et grandioses qui confinent les deux amants dans un espace intime, seuls collés l’un contre l’autre, l’occasion pour Almodovar de révéler une énième référence cinématographique, celle bien sur de Voyage en Italie de Rossellini.

Almodovar décline aussi sa fonction de réalisateur aux multiples facettes, en s’incarnant au travers de son personnage principal, une vision fantasmée d’un réalisateur prêt a toutes les manipulations pour achever son ultime film. Ces imbrications d’histoires, ces mises en abyme, ces flash-backs offrent à Almodovar le statut de conteur extraordinaire. Son imagination inépuisable lui a permis l’épanouissement et la maturation des thèmes qui parcourent la majorité de ses films et que nous suivons avec intérêt depuis plusieurs années.

JPG - 55.9 ko

Ce dernier film marque l’évolution de son cinéma et nous offre une histoire magnifique, interprétée à merveille par les deux acteurs principaux. Il atteint une fois de plus l’osmose parfaite entre réalité et fiction, vie et cinéma, à l’image de cette phrase souvent répétée par le cinéaste : « la réalité a besoin d’être complétée par la fiction pour rendre la vie plus facile ».

Images : © Sony Pictures Classics


La Nymphe (Un film de Pen-ek Ratanaruang)
Esprits de cinéma
Par Flavien Poncet, le 27 mai 2009 2009
Le cinéma thaïlandais avait laissé échoué l’année précédente deux œuvres prometteuses sur les rives sélectives des écrans français : Wonderful Town d’Aditya Assarat et Ploy de Pen-ek Ratanaruang. Sur les sillons d’Apichatpong Weerasethakul, le dernier explorait des singularités narratives en raccordant puissance de la contemplation à l’angoisse de la durée. Ratanaruang composait un cinéma attentif où les questions de couple offrait l’occasion d’exprimer les tensions qui motivent l’individu. Par extension, Ratanaruang aspirait dès Ploy, dans lequel un couple frôlait la rupture, à enquêter sur ce qui se produit chez l’être humain dès lors qu’il est en état de crise, sur le plan d’affectif, face à l’Autre. La Nymphe reproduit ce même projet en employant des moyens formels semblables, libérant par instants la mise en scène de la sclérose qui pouvait étouffer Ploy.

Écrire sur La Nymphe demande de commencer par deux points, un formel et l’autre thématique.

1 ) Formel : Ratanaruang ouvre son film sur un plan-séquence dans lequel une caméra aérienne, à hauteur d’homme, parcourt les rhizomes d’une forêt humide avant que n’apparaissent les cris d’une femme qu’on ne tarde pas à voir entrer dans le champ. Poursuivie par deux hommes aux torses nus, la femme fuit et court se perdre hors de portée de l’objectif qui poursuit sa traversée tranquille entre les racines et les branches. Dans un mouvement d’élévation, qui fait basculer le point de vue de l’ordre humain à celui plus élevé d’omniscience, la caméra recadre la femme maintenue par les deux hommes et violées sur le sol. En contre-plongée, le mouvement du plan poursuit son cours pour retrouver plus tard et sans interruption les deux violeurs, morts dans l’étang, au cœur de la forêt. Ce long plan d’introduction hantera tout le film, menaçant chacun des personnages d’être un membre actif ou passif de cette scène.

2 ) Thématique : La Nymphe, dont le titre laisse à présager une dimension mythique, joue sur le terrain éculé de la confrontation entre la Nature et la Culture. Traité de façon autrement plus provocatrice, selon les dires, par un autre film cannois, Antichrist de Lars Von Trier, le glissement de la Culture vers la Nature prend chez Ratanaruang des airs d’ambiance. Produit dans un contexte de mondialisation « civilisatrice », La Nymphe est traversé par le désir intemporel de reconquérir le territoire d’un Paradis perdu.

JPG - 44.1 ko

Ceci présenté, La Nymphe se base sur une intrigue des plus élémentaires. May est une femme belle, très belle, mariée à Nop, photographe quelque peu négligent. Vivant en parallèle une relation amoureuse avec Korn, son patron, May se persuade de mettre un terme à son mariage. Lors d’un séjour en camping, May perd Nop dans la forêt et prend conscience de l’importance qu’il occupe dans son existence. Après avoir entrepris toutes les démarches auprès des gardes forestiers et de la Police locale pour retrouver Nop, May décide de rentrer chez elle, où elle retrouve son époux endormi sur le canapé. S’ensuit une reconstruction progressive des liens amoureux entre May et Nop, aux dépens de Korn.

Cette intrigue amoureuse assez simpliste, similaire à celle qui constituait Ploy, se mêle cette fois-ci sans retenu avec un certain mysticisme, jusqu’à s’abstraire en lui. Ce mysticisme autrement que d’en passer par des mouvements de caméra aériens, use du son. Le son chez Ratanaruang, comme chez les plus grands cinéastes contemporains (Lynch, Van Sant, Cronenberg, Kitano, Kurosawa…), est la matière même de l’indicible. Le souffle de Nop que May entend lorsqu’elle appelle sur son portable amorce l’apparition d’une présence mystique voire mythique. Lorsqu’enfin se révèle l’origine de ce souffle (un râle sexuel), le spiritualisme latent qui traverse le film prend corps par l’image et donne au son la pleine ampleur de sa puissance.

JPG - 42.2 ko

Avec ce septième long-métrage, Pen-ek Ratanaruang continue d’explorer les formes qui courent sur toute son œuvre et qui appelle d’une voix de velours à recouvrer les forces émanées de la Nature. Faut-il en conclure que Ratanaruang est un nième cinéaste écolo qui saupoudre ses réalisations d’une esthétique sublime ? Il y a certainement une aspiration au sublime chez le cinéaste thaïlandais, ce que d’aucuns lui reproche, mais en aucun cas une volonté de défendre l’écologie comme on défend une idéologie politique. La Nature n’est pas un décorum chez Ratanaruang, a contrario d’un Yann Arthus-Bertrand, elle est une force du visible et de l’audible, l’enclos intarissable d’une conscience de la Terre, aussi terrifiante que libératrice. La Nymphe désigné par le titre est autant le personnage de May, à la beauté implacable, que la forêt aux esprits qui poursuit chaque plan du film.

Images : © Fortissimo Films


The Lost (DTV) (Un film de Chris Sivertson)
American Psycho
Par Julien Hairault, le 26 mai 2009 2009

Il faut souvent lutter contre l’adage qui veut qu’un DTV (direct to video pour les novices) n’a pas mérité sa place dans la jungle de l’exploitation en salles au regard de sa qualité moyenne et de son fort penchant à vouloir contenter uniquement le cinéphile sevré aux productions de genre, bien souvent déviantes. Disons-le tout net, si The Lost est un film bien plus intéressant qu’une grande majorité des pelloches présentes sur nos écrans, son extrême violence conjuguée à un finale quelque peu obscène et dégoûtant, en font une oeuvre impossible à diffuser dans les circuits habituels.

JPG - 22.6 ko

Pourtant, en adaptant un bouquin de Jack Ketchum, Chris Sivertson reprend, dans son étude d’une Amérique white trash, de nombreux ingrédients thématiques que l’on a déjà pu voir dans des films exploités en salles, et plus particulièrement du côté de Larry Clark, auquel on pense ici beaucoup en ce qui concerne le sous-texte "social" et réaliste. Ray Pye (interprété par le tétanisant Marc Senter) est un jeune adulte américain complétement à la ramasse, incapable d’entretenir une relation sensée et saine avec quiconque, multipliant les conquettes féminines qu’il traite comme de la merde, et faisant souffrir ses deux potes qui ont le malheur de s’accrocher à cette étrange et malsaine amitié (Bully, donc). Une amitié un temps fragilisée un soir d’été, quand Ray descend deux filles près d’une rivière, sous les yeus de ses amis. Quelques années plus tard, la police suspecte toujours Ray d’avoir commis ce double meurtre, mais faute de preuve, ne peut que le surveiller sans pouvoir l’inquiéter.

The Lost porte donc bien son nom, puisqu’il dresse le portrait d’un adulescent en roue libre, sans contrôle parental ni moral, et qui voit la vie comme un jeu où lui seul peut dicter les règles. Ceux qui ne s’y plient pas en seront forcément pour leurs frais. C’est le cas de Katerine (sublime Robin Sydney), nouvelle venue dans cette bourgade paumée pleine de rednecks, et sur laquelle Ray jette, trop vite, son dévolu. Le repoussant dans un premier temps, puis commençant à se jouer de lui au point de l’entendre dire qu’il est un meurtrier, Katerine parviendra à faire débander notre anti-héros, symbolisant ainsi sa perte de contrôle sur le déroulement de sa vie, ainsi que le début de la fin pour tout ceux qui vont ensuite croiser son chemin. Tel le Patrick Bateman d’American Psycho, Ray Pye construit sa vie sur la débauche, en un mélange pas toujours judicieux de sexe, drogue et violence.

JPG - 23 ko

Mais ce personnage n’est pas le seul à être perdu dans ce film, qui montre, avec un jouissif sens de la provocation qui tend par moments vers la fable, une communauté d’hommes et de femmes se livrant aux pires vices modernes : alcoolisme, drogues dures, corruption, sans parler de la relation qu’entretient une jeune fille avec un vieux que Sivertson n’arrive même pas à rendre pervers, au point d’en faire l’un des personnages les plus "humains" de son métrage. C’est là toute la force du film que d’arriver à faire sonner juste une telle vision d’une Amérique déglinguée, assoiffée de sang et de sexe, et totalement déphasée avec la réalité. The Lost, pourtant bien loin d’être une chronique sociale, en dit pourtant long sur un pays dont le loufoque et foudroyant Ray Pye incarnerait les pires travers : arrogance, charme factice, violence...

Et puis surtout, on se doit de saluer la mise en scène de Chris Sivertson, parfaitement raccord avec son sujet, partant, à l’image de Ray, complètement en live elle aussi, en osant quelques violents mouvements de caméra et une utilisation décomplexée des couleurs. Un poil trop raccoleur et clippesque, le travail du réalisateur participe toutefois à faire de son personnage une sorte d’icône nationale, se moquant ainsi du héros traditionnel droit dans ses bottes (d’où ce gag bien pensé qui consiste pour Ray à compresser des canettes de bière au fond de ses santiags pour paraître plus grand), tout en tappant un bon coup dans la fourmilière pour déranger le spectateur et lui faire accepter l’inacceptable. The Lost est un film drôle, parfois terrifiant, souvent dérangeant, et donc insoutenable et horrible sur la fin, que l’on préférera oublier pour mieux mettre en valeur le beau mélange des genres qui aura précédé.

- Lire l’analyse critique de The Girl Next Door, autre adaptation de Jack Ketchum

Images : © Film distribué en DVD par Blue Dolphin


Vengeance (Un film de Johnnie To)
Lost in Translation
Par Julien Dumeige, le 23 mai 2009 2009
Loin d’égaler Exilé, le chef-d’œuvre de Johnnie To, Vengeance se révèle pourtant un excellent film d’action, incroyablement maitrisé dans la forme, malgré une utilisation étrange de son interprète principal, Johnny Hallyday. Reste que le dernier cru du meilleur réalisateur hongkongais actuel demeure quelque peu mystérieux dans ses velléités premières.

Vengeance se présente tout d’abord comme un hommage au cinéma policier français des années 60 et notamment au Samouraï de Melville, Alain Delon étant le premier choix de Johnnie To pour jouer le rôle de Francis Costello. La mise en scène retient donc ces références et se montre plus posée qu’à l’habitude malgré des séquences de gunfights au style désormais immédiatement identifiable. Les amateurs du cinéaste seront d’ailleurs autant peu surpris que ravis de retrouver la bande d’acteurs habituelle du réalisateur de PTU, à savoir Simon Yam, Lam Suet et le fabuleux Anthony Wong qui injectent d’emblée une sympathie indéniable au métrage. Au casting attendu s’ajoute deux acteurs français, Sylvie Testud et Johnny Hallyday, tête d’affiche improbable pour un film asiatique mais qui laissait espérer un personnage iconique et charismatique en adéquation avec le cinéma viril de To.

La première séquence, au montage virtuose, montre l’assassinat du personnage de Testud et de sa famille par une bande de tueurs à gages redoutables. Francis Costello, père de la jeune femme, se rend à Hong-Kong pour retrouver les agresseurs de sa fille. Il rentre alors en contact avec une équipe de tueurs et les engage pour l’épauler dans sa quête de vengeance et de justice. Le scénario reprend toutes les thématiques habituelles de To (l’amitié à la fois virile et enfantine, l’honneur, le don de soi etc.) et un grand nombre de séquences efficaces mais qui sentent clairement le recyclé, générant parfois l’étrange sentiment de revoir Exilé en moins bien (notamment la scène chez le médecin clandestin, déjà vu dans ce dernier). On est alors partagé entre cette impression de redondance et le plaisir, malgré tout, d’assister à des séquences d’action toujours exceptionnelles, menés par des personnages hautement attachants. La variété des décors et leur utilisation, le travail chromatique magnifique et intelligent, ainsi que la précision de la mise en scène soutenue par un score néo-western lancinant font de Vengeance un divertissement solide et une belle démonstration de style pour les nouveaux-venus dans l’univers de Johnnie To.

Cependant, Vengeance nous montre à chaque instant l’ébauche du film qu’il aurait dû être pour partir dans des directions inattendues voire embarrassantes si l’on considère la douloureuse interprétation de Johnny Hallyday, qui conjugue ses pires faiblesses de jeu avec une direction d’acteur sans doute houleuse. Pour être clair, Johnny saborde toute l’émotion du film, en grande partie contenue dans son personnage. Inapte à assumer le mutisme de Costello, Hallyday (pourtant capable d’une vraie prestation) se contente d’être hagard du début à la fin et fait vite oublier au spectateur toute la consistance dramatique de son personnage. Le réalisateur, pourtant exigeant en la matière, semble alors perdre foi en son personnage-acteur, comme le prouve la mise en scène qui d’abord fascinée par son physique multiplie les gros plans pour progressivement les élargir, jusqu’à perdre Johnny dans la profondeur de champ, derrière les vrais héros du film. To met ainsi systématiquement en valeur la maladresse de sa star, tout en éludant les scènes d’action qui auraient dû la faire intervenir, d’autant que par un truchement scénaristique étrange, Hallyday se retrouve à interpréter un vieillard sénile en lieu et place du leader iconique attendu. Le tout dernier plan du film, montrant Johnny rire nerveusement, sans aucune raison, est à ce titre dramatiquement révélateur des intentions du réalisateur hongkongais.

A partir de là, Johnnie To se permet, entre deux séquences rondement menées, tout et n’importe quoi, comme par exemple cette scène onirique dans laquelle Costello prie sur la plage, assaillie par des visions fantômatiques, jurant avec le cinéma habituel de To qui parsème ainsi son film d’indices spectaculaires de sabotage. Vengeance devient alors vecteur d’un humour latent plus que particulier dans sa seconde partie, il faut en effet voir cette scène où le grand méchant du film (Simon Yam, jouant son rôle comme une blague) se recouvre de stickers à la terrasse d’un café pour séduire sa voisine de table ( ! ), ce qui, plus grave encore, permet de justifier la séquence finale !

Sauvé par ses qualités filmiques et sa bonne humeur, Vengeance reste largement appréciable mais le résultat pourra laisser perplexe bon nombre de spectateurs réfractaires à la grosse blague de Johnnie To. Celui-ci livrant toutefois jusqu’à cinq métrages par an, et ce depuis pratiquement trois décennies, on préfèrera attendre sagement son remake du Cercle Rouge plutôt que de s’indigner de ce demi faux-pas, ou mieux encore revoir Exilé, un des meilleurs films d’action de ces dernières années.

- Rumeurs et pronostics sur le Palmarès du Festival de Cannes 2009

Images : © ARP Sélection




A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

Ces liens vous sont proposés par Fin de Séance, site d’analyse critique des films d’aujourd’hui, n’hésitez pas à nous contacter pour nous transmettre des liens équivalents pour d’autres villes.

Retrouvez également Vodkaster - Le blog de la cinéphilie 2.0



Réagissez aux articles, suivez l’actualité et débattez avec les rédacteurs de Fin de Séance en rejoignant le groupe Facebook de Fin de Séance.

Add to Technorati Favorites

S’abonner à Fin de Séance