Loin d’égaler Exilé, le chef-d’œuvre de Johnnie To, Vengeance se révèle pourtant un excellent film d’action, incroyablement maitrisé dans la forme, malgré une utilisation étrange de son interprète principal, Johnny Hallyday. Reste que le dernier cru du meilleur réalisateur hongkongais actuel demeure quelque peu mystérieux dans ses velléités premières.
Vengeance se présente tout d’abord comme un hommage au cinéma policier français des années 60 et notamment au Samouraï de Melville, Alain Delon étant le premier choix de Johnnie To pour jouer le rôle de FrancisCostello. La mise en scène retient donc ces références et se montre plus posée qu’à l’habitude malgré des séquences de gunfights au style désormais immédiatement identifiable. Les amateurs du cinéaste seront d’ailleurs autant peu surpris que ravis de retrouver la bande d’acteurs habituelle du réalisateur de PTU, à savoir Simon Yam, Lam Suet et le fabuleux Anthony Wong qui injectent d’emblée une sympathie indéniable au métrage. Au casting attendu s’ajoute deux acteurs français, Sylvie Testud et Johnny Hallyday, tête d’affiche improbable pour un film asiatique mais qui laissait espérer un personnage iconique et charismatique en adéquation avec le cinéma viril de To.
La première séquence, au montage virtuose, montre l’assassinat du personnage de Testud et de sa famille par une bande de tueurs à gages redoutables. Francis Costello, père de la jeune femme, se rend à Hong-Kong pour retrouver les agresseurs de sa fille. Il rentre alors en contact avec une équipe de tueurs et les engage pour l’épauler dans sa quête de vengeance et de justice. Le scénario reprend toutes les thématiques habituelles de To (l’amitié à la fois virile et enfantine, l’honneur, le don de soi etc.) et un grand nombre de séquences efficaces mais qui sentent clairement le recyclé, générant parfois l’étrange sentiment de revoir Exilé en moins bien (notamment la scène chez le médecin clandestin, déjà vu dans ce dernier). On est alors partagé entre cette impression de redondance et le plaisir, malgré tout, d’assister à des séquences d’action toujours exceptionnelles, menés par des personnages hautement attachants. La variété des décors et leur utilisation, le travail chromatique magnifique et intelligent, ainsi que la précision de la mise en scène soutenue par un score néo-western lancinant font de Vengeance un divertissement solide et une belle démonstration de style pour les nouveaux-venus dans l’univers de Johnnie To.
Cependant, Vengeance nous montre à chaque instant l’ébauche du film qu’il aurait dû être pour partir dans des directions inattendues voire embarrassantes si l’on considère la douloureuse interprétation de Johnny Hallyday, qui conjugue ses pires faiblesses de jeu avec une direction d’acteur sans doute houleuse. Pour être clair, Johnny saborde toute l’émotion du film, en grande partie contenue dans son personnage. Inapte à assumer le mutisme de Costello, Hallyday (pourtant capable d’une vraie prestation) se contente d’être hagard du début à la fin et fait vite oublier au spectateur toute la consistance dramatique de son personnage. Le réalisateur, pourtant exigeant en la matière, semble alors perdre foi en son personnage-acteur, comme le prouve la mise en scène qui d’abord fascinée par son physique multiplie les gros plans pour progressivement les élargir, jusqu’à perdre Johnny dans la profondeur de champ, derrière les vrais héros du film. To met ainsi systématiquement en valeur la maladresse de sa star, tout en éludant les scènes d’action qui auraient dû la faire intervenir, d’autant que par un truchement scénaristique étrange, Hallyday se retrouve à interpréter un vieillard sénile en lieu et place du leader iconique attendu. Le tout dernier plan du film, montrant Johnny rire nerveusement, sans aucune raison, est à ce titre dramatiquement révélateur des intentions du réalisateur hongkongais.
A partir de là, Johnnie To se permet, entre deux séquences rondement menées, tout et n’importe quoi, comme par exemple cette scène onirique dans laquelle Costello prie sur la plage, assaillie par des visions fantômatiques, jurant avec le cinéma habituel de To qui parsème ainsi son film d’indices spectaculaires de sabotage. Vengeance devient alors vecteur d’un humour latent plus que particulier dans sa seconde partie, il faut en effet voir cette scène où le grand méchant du film (Simon Yam, jouant son rôle comme une blague) se recouvre de stickers à la terrasse d’un café pour séduire sa voisine de table ( ! ), ce qui, plus grave encore, permet de justifier la séquence finale !
Sauvé par ses qualités filmiques et sa bonne humeur, Vengeance reste largement appréciable mais le résultat pourra laisser perplexe bon nombre de spectateurs réfractaires à la grosse blague de Johnnie To. Celui-ci livrant toutefois jusqu’à cinq métrages par an, et ce depuis pratiquement trois décennies, on préfèrera attendre sagement son remake du Cercle Rouge plutôt que de s’indigner de ce demi faux-pas, ou mieux encore revoir Exilé, un des meilleurs films d’action de ces dernières années.
Adapté du roman éponyme de Jack Ketchum, dont l’œuvre semble intéresser de plus en plus les cinéastes, The Girl Next Door de Gregory M. Wilson est un film éprouvant qui renouvelle le genre horrifique par le prisme du drame avec une puissance tétanisante. Le réalisme, la violence latente ancrée dans des personnages ordinaires provoquent un malaise à l’ampleur inédite en renvoyant paître tout les codes du film de genre.
The Girl Next Door dépeint à travers la vision naïve et innocente d’un petit garçon, David, la descente aux enfers d’une jeune fille torturée par ses propres cousins et leur mère Ruth, véritable monstre, impénétrable et destructrice. David voue une amitié et un respect profond à ses voisins et tombe vite amoureux de leur cousine Meg, désormais orpheline. Le comportement de Ruth envers elle devient de plus en plus accusateur et punitif sous les yeux du jeune garçon, mais Meg doit accepter son sort sous peine de voir sa petite sœur handicapée prendre sa place de souffre-douleur.
Souvent comparé à Stand By Me de Rob Reiner à cause d’un univers proche (l’enfance dans les années 50 et la confrontation à la violence), le film de Wilson en est pourtant très loin, notamment par l’absence totale de nostalgie qui cède la place à une cruauté quotidienne parfaitement clinique. En dehors des principaux protagonistes qui vont subir la violence (David, Meg et sa petite sœur), la pureté des sentiments est constamment remise en question, notamment ceux, très ambigües concernant les relations familiales. David et Meg ne bénéficieront d’aucun soutien dans leur calvaire respectif, le premier doit assister, avec une position de voyeur dérangeante, à tous les outrages de la fille qu’il aime en se demandant si ce qu’il voit est bien ou mal.
Ketchum questionne ainsi non seulement la cellule familiale, gouffre d’insécurité, mais aussi la virilité qui naît ici dans la domination de la femme et le manquement à des considérations morales premières. Meg doit subir la vision aberrante de sa famille qui voit en elle sur l’impulsion de Ruth, un être impur, tentateur et amorale alors que le personnage est présenté au spectateur comme la douceur incarnée, contraste certes un peu facile mais nécessaire à l’identification spectatorielle. The Girl Next Door explore aussi l’appartenance des enfants à leurs parents ou à leur tuteur légal (Ruth en l’occurrence) qui ici s’exprime dans la profanation du corps de l’autre et la corruption de son être.
Autant être clair, le film est d’une violence morale rare, jamais désamorcée par des effets trop appuyés ou par d’éventuelles digressions comme l’enquête policière qui n’est vue que de l’extérieur par les principaux protagonistes. The Girl Next Door se dégage également de toute complaisance et garde une bonne partie de la violence physique hors-champ, préférant s’attarder sur les visages exprimant tour à tour souffrance et pur sadisme, mécanisme filmique bien plus éprouvant au passage que n’importe quel Hostel puisqu’en se focalisant sur l’aspect dramatique de ses personnages, Wilson met à rude épreuve l’empathie du spectateur. Celui-ci, emprisonné dans le point de vue du personnage le plus passif et le plus faible (David), est livré à sa propre frustration et se prend à espérer, en vain, une aberration scénaristique qui mettrait fin au calvaire.
La réalisation soutient le tout avec une grande froideur en restant très télévisuelle, esthétique pauvre (un peu trop parfois) qui colle non seulement avec le réalisme voulu mais aussi avec le style littéraire laconique et glacial de Jack Ketchum. Peu à même d’exprimer la claustrophobie croissante contenue dans le récit, les mouvements de caméra sont réduits au minimum afin d’enfermer l’intimité de la souffrance dans des cadres bien choisis. L’ingéniosité de la narration passe ainsi non pas par l’intensité progressive des actions mais bien par l’évolution sinueuse de la psychologie des personnages. Les bourreaux ne sont pas des psychopathes schizophrènes mais des gens ordinaires subissant la manipulation ou la frustration dans le cas de Ruth qui excite les pulsions primales de ses enfants pour parvenir à ses fins. Ruth est le vrai monstre de The Girl Next Door et se place toujours en marge de l’action grâce à ses capacités rhétoriques exceptionnelles et manipulatrices. La violence du film est d’ailleurs en grande partie contenue dans ses tirades visant à justifier et à verbaliser de manière presque performative les supplices à venir de la jeune fille à qui il ne reste plus que l’acceptation de la douleur et la survie de sa sœur comme échappatoire.
Insoutenable dans son dernier acte, The Girl Next Door ferait presque passer Martyrs de Laugier pour un feel-good movie tant le film de Wilson est âpre et douloureux. Celui-ci étant passé à la trappe sur les écrans français pour des raisons compréhensibles, il devrait trouver son public en DVD, d’autant que sa sortie coïncide avec celle de The Lost de Siverstone, également adapté de Ketchum. Sans être un chef-d’œuvre, notamment à cause du manque d’ambitions formelles de
Wilson, The Girl Next Door vaut surtout pour son intensité émotionnelle qui happe le spectateur jusqu’au douloureux générique de fin.
"OSS 117 : Rio ne répond plus", "Star Trek", "Tokyo Sonata" & "Still Walking" (Notules Mai 09) Par La Rédaction, le 11 mai 2009 2009 - 11:02
Au programme de ces notules du mois de Mai : la confirmation du cavalier seul de Jean Dujardin sur le terrain de la comédie made in France (OSS 117 : Rio ne répond plus), l’adaptation partiellement réussie de Star Trek par le trublion du petit écran J.J. Abrams, et enfin deux merveilles du cinéma japonais à voir absolument !
OSS 117 : RIO NE RÉPOND PLUS de Michel Hazanavicius
Faisant suite à Oss 117 : Le Caire Nid d’espions, ce second volet des aventures d’Hubert Bonisseur de la Bath surpasse son modèle sur presque tous les plans et fait de Rio ne répond plus une des meilleures comédies françaises de ces dernières années. Orfèvre d’un humour quasi-alternatif, Hazanavicius parvient à déjouer tous les pièges tendus par le comique référentiel d’Oss 117, notamment celui de la parodie, qui peut facilement glisser dans le dénigrement du matériau d’origine. Rio ne répond plus affiche au contraire, dans son traitement, un amour absolu pour ses personnages et son ambiance 60’s, quelque part entre euphorie démonstrative (les splits-screens) et vieille France gominée du Général De Gaulle. Jean Dujardin est d’ailleurs parfait en agent secret absurde, porteur d’une naïveté attachante comme d’une ignorance crasse et véhiculant les pires clichés sur un monde qu’il ne comprend pas. Jamais le réalisateur ne s’abaisse à souligner grossièrement ses effets comiques, ses références, et surtout ne troque en aucun cas son humour transgressif (et parfois volontairement régressif) pour un politiquement correct castrateur. De plus, Oss 117 : Rio ne répond plus s’offre le luxe d’être excessivement bien filmé, Hazanavicius ne bâclant pas ses scènes d’action sous prétexte qu’il tourne une comédie, comme c’est trop souvent le cas. Le réalisateur transcende ainsi son propre style dans un final qui impressionne par sa flamboyance et écrase avec une arrogance folle toutes les tentatives hexagonales du genre.
par Julien Dumeige
STAR TREK de J.J. Abrams
Difficile exercice que de se lancer dans la rénovation et la vulgarisation d’un des plus riche univers science-fictionnel jamais crée en images. J.J. Abrams relève le challenge avec efficacité sans pour autant faire preuve de hautes fulgurances, que personne n’attendait d’ailleurs de la part du créateur d’Alias. Introduisant l’univers relooké de Star Trek dans une amusante première partie (voir la course poursuite en voiture sur fond de Sabotage), Abrams centre son récit autour du destin du Capitaine Kirk, très vite insupportable en sale gosse, et à l’occasion, de Spock, bien mieux traité que ce dernier. Le spectateur est ainsi condamné à voir évoluer ces acteurs peu charismatiques, renvoyant le casting trois étoiles au second, voire au troisième plan (Winona Rider invisible, Eric Bana méconnaissable, Simon Pegg et même une petite surprise avec Leonard Nimoy, l’acteur originel de M. Spock). Cependant, le métrage se rattrape visuellement grâce aux excellents effets spéciaux et aux scènes d’actions incessantes, correctement filmées mais avec une grande froideur par Abrams qui lutte laborieusement contre ses réflexes télévisuels, notamment dans la construction narrative, proche d’un pilote de série. D’autant que le tout est soutenu par le piètre score de Michael Giacchino, d’une banalité sans nom qui évince par la même occasion le thème original de Goldsmith. Jamais épique et affecté par un dernier acte raté, Star Trek demeure pourtant un honnête divertissement et surtout un space-opéra sur grand écran, fait assez rare pour s’y intéresser.
par Julien Dumeige
TOKYO SONATA de Kiyoshi Kurosawa & STILL WALKING de Hirokazu Kore-eda
Opportunément, ces deux films japonais, parmi les plus beaux métrages sortis en salles depuis le début de l’année, saisissent chacun de leur côté, un personnage en prise directe avec la crise économique mondiale actuelle. C’est même, le thème central du nouveau film de Kiyoshi Kurosawa, qui sur le même procédé que L’Emploi du temps de Laurent Cantet, raconte l’histoire d’un cadre licencié par sa boîte, et qui cache la nouvelle à sa petite famille, prétextant partir au travail tous les jours, quand il ne fait que rejoindre, dans un terrain vague, des dizaines d’hommes au chômage dans sa situation. A partir de là, c’est toute la cellule familiale qui se décompose. Le fils aîné s’engage dans l’armée américaine, quand le plus jeune, contre l’avis d’un père en perte d’autorité, décide de mettre l’argent de la cantine dans des leçons de piano. La mère, très vite au courant du cinéma que lui joue son mari, s’émancipera elle aussi de son foyer en fuyant. Tokyo Sonata, comme beaucoup des films de Kurosawa, mélange à merveille la justesse d’un discours, qui sans être politique, arrive tout de même à alerter sur l’état précaire d’une société livrée à l’aléatoire d’un capitalisme à plusieurs vitesses, avec l’incursion, en fin de métrage, du fantastique et de l’onirique. S’il en fait parfois un peu trop, quitte à nous sortir le temps de quelques scènes, de son histoire, Kurosawa signe là l’un de ses plus beaux films.
On trouve également dans Still Walking, le nouveau film du génial réalisateur de Nobody Knows, un personnage identique à celui de Tokyo Sonata. Le temps d’une journée, Still Walking pose son regard sur une réunion de famille à Yokohama, où les parents reçoivent leurs deux enfants (ainsi que femme, mari, et petits-enfants) en commémoration de l’aîné, mort noyé en sauvant un jeune garçon dans la mer. Le fils de la famille, sans travail, cache à ses parents et à sa sœur sa situation. Chez Kore-eda, l’intrigue ne tourne pourtant pas autour de ce simple fait. Elle s’intéresse de fait, aux relations plus générales et intimes qui se nouent entre tous ces personnages, d’une génération à une autre, dressant ainsi le portrait d’une famille, qui à défaut d’être modèle, pourrait recevoir l’étiquette de typique. Hirokazu Kore-eda est un grand cinéaste, qui non content de mettre en scène tout cela avec une folle élégance, et une maîtrise parfaite de la direction d’acteur, se place en digne et unique successeur du maître Ozu, à qui ce Still Walking merveilleux fait penser d’un bout à l’autre.
A l’aventure est le dernier film en date du cinéaste français Jean-Claude Brisseau. Avec Les anges exterminateurs, nous pensions que le réalisateur avait réussi à atteindre un point d’orgue en ce qui concerne ses recherches sur le corps féminin et le désir. Notre copie est à corriger après la vision de son dernier film.
A l’aventure est le genre d’œuvre que l’on pourrait qualifier de « film somme » dans le sens où il réunit toutes les composantes qui ont nourri l’imaginaire d’un cinéaste. La trame scénaristique est simple : Sandrine, une jeune cadre dynamique, décide de tout laisser tomber et de changer de vie. Son existence monotone ne lui suffit plus, elle ne ressent plus de désir. Elle le confie elle-même à son petit-ami en lui avouant se masturber chaque soir car il ne lui fait plus rien ressentir. Brisseau ne cherche pas à peindre d’arrière fond social et se concentre uniquement sur ce qui le tourmente depuis Choses secrètes, à savoir enregistrer le désir féminin sur le corps d’une femme. Brisseau est un des seuls cinéastes français qui osent parler du corps féminin dans sa forme la plus pur qu’elle soit. Quand des spectateurs choqués lui disent qu’il donne une mauvaise image de la femme, ce dernier répond simplement qu’il n’a rien inventé et que le désir est une matière qui nourrit chaque être. Chacun de ses plans, de ses séquences, de ses personnages sont des parcelles de la personnalité du réalisateur. Le personnage du chauffeur de taxi inculque au récit une pointe d’imaginaire et conte.
Il apparaît dans un premier temps comme l’esprit du personnage féminin pour nous être dévoilé au final comme étant également l’alter égo du cinéaste. Son discours scientifique tente de trouver une rationalité au monde à travers diverses théories. Sandrine, au contraire, tente de connaître le monde par le truchement du corps humain et du désir. L’être au monde, l’union du macro (le monde) et du micro (le corps humain) voilà les fondements de Jean-Claude Brisseau. Dans Un jeu brutal Bruno Crémer disait à sa fille handicapée : « Regarde la nature et simplifie ». Le récit est épuré pour laisser une plus grande place à la recherche du corps et du désir. Au fil des séquences, les êtres perdent de l’épaisseur jusqu’au moment où la caméra filme, sur le capot d’une voiture, la nature environnante. Seule la voix du chauffeur de taxi continue d’alimenter le plan. Disparition/apparition. Deux émotions nourrissent notre discours. Le premier consiste à penser que le réalisateur est parvenu à trouver une solution à la fusion du corps et de la nature avec cet arrêt sur image final, métaphore de l’alliance de l’infiniment grand et de l’infiniment petit. Le second est nourri par la finalité de l’aventure de Sandrine. La séquence finale nous dévoile la mise en image du désir de trois femmes. Seule, Sandrine assouvie ses désirs. Alors que depuis le début, celle-ci recherche un nouveau plaisir, le seul qu’elle puisse finir par trouver est un plaisir solitaire. Elle est désormais exclue de la sphère de la jouissance commune.
Le cinéma de Brisseau n’est pas uniquement composé d’un entrelacement de corps. Sa direction d’acteur vient buter contre le corps de ses sujets. Souvent, les phrases sont dures, sèches et la réalité n’en est que plus rigide. En parallèle, les corps se meuvent comme des danseurs, flottant de plans en plans, et brisant la collure du montage. A l’aventure ne sera ans doute pas le film qui réconciliera le réalisateur et le public malgré une recherche esthétique et créatrice encore trop peu visible chez nos cinéastes.
"Scar 3D", "Safari", "Monstres contre Aliens", "Ne me libérez pas...", "A travers la poussière" (Notules Avril 09) Par La Rédaction, le 11 avril 2009 2009 - 12:04
Retour rapide sur cinq films inégaux et décevants (pour ne pas dire mauvais pour au moins trois d’entre eux : Scar 3D, Safari et Ne me libérez-pas je m’en charge), sortis entre mars et avril 2009.
SCAR 3D de Jed Weintrob
Malgré la présence de l’excellente Angelina Bettis au casting, Scar 3D se hisse à peine au niveau d’un mauvais direct-to-dvd issu d’un quelconque bac à solde de supermarché. Cette histoire de torture orchestrée par un serial-killer aux motivations plus que floues ne profite jamais de son procédé pourtant performant (la 3D donc) alors qu’il s’agit pourtant de l’unique raison de sa sortie en salles. Stupide de bout en bout, mal interprété et horriblement filmé, Scar 3D a pour seul mérite de nous habituer à la trois dimensions avant la vague des films en relief à venir. Un plaisir coupable à la rigueur…
par Julien Dumeige
SAFARI de Olivier Baroux
Seconde réalisation d’Olivier Baroux après la dissolution tacite du duo Kad&Olivier, Safari réunit une nouvelle fois les deux comiques, chacun d’un côté de la caméra, pour un film résolument raté dans toutes ses ambitions, à savoir faire une comédie d’aventure à la française. La mise en scène de Baroux se désintéresse systématiquement de ses effets comiques, réduits à des pitreries à la fois surannées et inoffensives. Hésitant entre un documentaire carte postale et un style filmique télévisuel, celle-ci délaisse certaines idées potentiellement réjouissantes (le faux village tribal pour touristes) au profit d’une intrigue aussi passionnante que le verso d’une boîte de céréales. Dénué de tout enjeu narratif, Safari semble durer 3 heures et risque de provoquer à tout instant chez le spectateur une chute d’attention proche du sommeil assez inquiétante pour une comédie qui se voudrait légère et divertissante. Le résultat ressemble au renoncement total d’un personnage pourtant sympathique (Olivier) qui peine à trouver une véritable issue à sa carrière.
par Julien Dumeige
MONSTRES CONTRE ALIENS de Rob Letterman et Conrad Vernon
Nouvelle production Dreamworks, qui malgré la qualité de son animation continue à faire pâle figure face aux longs métrages de Pixar, Monstres contre Aliens propose une prouesse technique assez bluffante au service d’une esthétique peu ambitieuse qui manque de personnalité. Il en va de même pour le scénario qui se révèle assez quelconque et se repose un peu trop sur ses références (les monsters movies des années 50). Celles-ci restent cependant le gros point fort du film puisqu’il fait côtoyer des personnages dérivés de la femme de 50 pieds, la mouche (version 50’s) ou encore Mothra dans le but d’enrayer une invasion extra-terrestre. Pas sûr que le public ciblé en priorité apprécie pleinement cette coquetterie. Il est d’ailleurs amusant de constater que le discours se situe à l’exact opposé de Bee movie (qui appelait au conformisme), pourtant issu du même studio, puisqu’ici l’héroïne finit par préférer sa vie palpitante de monstre à une humanité plus prosaïque qui menacerait son individualité. Bien qu’il manque cruellement de génie et d’identité propre, Monstres contre Aliens se laisse suivre sans déplaisir, ce qui est déjà pas mal.
par Julien Dumeige
NE ME LIBEREZ PAS JE M’EN CHARGE de Fabienne Godet
Michel Vaujour, ennemi public n°1 en France dans les années 80, et plus connu pour avoir réalisé quelques spectaculaires évasions de prison (dont une prise d’otage dans un Palais de Justice), est le sujet filmé du documentaire de Fabienne Godet. Un portrait intime du "personnage", dont le résultat final, incroyablement long (près de 2h), déçoit et lasse très vite. Le parti pris de la réalisatrice, de filmer en gros plan Vaujour raconter sa vie (oui la prison c’est l’enfer, dehors c’est mieux !), est indigne d’un film de cinéma, et aurait mérité une simple diffusion télé dans un 52 minutes. Si quelques séquences intéressent et touchent (la belle rencontre entre Vaujour et ses neveux), l’ensemble est très limité, et dans le propos, et dans la forme.
par Julien Hairault
A TRAVERS LA POUSSIERE de Shawkat Amin Korki
Pendant l’invasion de l’Irak par les Américains en 2003, les combattants kurdes (Peshmergas) luttent contre les troupes de Saddam Hussein dans des conditions chaotiques. Deux d’entre eux sont chargés d’une mission de ravitaillement et trouvent un garçon arabe de 5 ans perdu sur la route... Premier film kurde (même si produit principalement par la France) depuis la chute de Saddam Hussein, A travers la poussière est un mélodrame world pavé de bons sentiments et bourré de défauts techniques qui font tout le charme du film. Les errements des personnages dans la ville en ruine, sous les bombardements, possèdent un aspect "néoréaliste" qui sied plutôt bien à l’ambition à la fois sobre mais engagée du film. Les larmes sur les visages de l’enfant, tellement factices, en ressortent que plus belles, plus significatives. C’est tout le drame que traverse un pays qui se retrouve dans cet artifice de cinéma. Pour le reste, A travers la poussière, malgré sa courte durée (1h10), a du mal à tenir la distance et à éviter un final un peu trop larmoyant...
Réalisateur bénéficiant d’une puissante aura depuis The Crow et Dark City, Alex Proyas s’est pourtant compromis avec I Robot, film de commande impropre à servir les qualités de son auteur. Prédictions, attendu comme un retour aux sources, reste pourtant loin de la qualité des premiers films du réalisateur tout en proposant une imagerie et un discours assez personnels au sein d’un film catastrophe grand public.
Malgré ses allures de thrillers mathématiques éculé, Prédictions impose un traitement assez marginal voire intimiste à son sujet comme en témoigne sa séquence d’ouverture qui prend place dans les années cinquante. A l’occasion de l’inauguration d’une école primaire, une classe dépose sa vision du futur sous forme de dessin dans une capsule temporelle enterrée devant le bâtiment. 50 ans plus tard, les élèves de cette même école se voient remettre chacun un des dessins. Le petit Caleb, lui, hérite d’une suite ininterrompue de chiffres, que son scientifique de père (Nicolas Cage) va partiellement décoder. Les chiffres expriment la date et le nombre de victimes de grandes catastrophes ayant eu lieu après la rédaction du document. Trois d’entre elles sont imminentes.
La première partie du film, très posée, s’intéresse autant à la résolution progressive de l’énigme qu’à la relation quelque peu artificielle entre un père veuf et son fils. Nicolas Cage, sujet à toutes les moqueries depuis la réorientation catastrophique de sa carrière, construit un jeu plutôt sobre, rattrapé parfois par les poncifs de son personnage qui plonge dans le whisky, en pensant à sa femme morte, environ tous les quarts d’heure. Paradoxalement, cette atmosphère endeuillée et intimiste, aussi bancale soit elle, rend service à la progression du film qui prend rapidement l’allure d’une marche funèbre dans la seconde partie même si il eut été souhaitable que les personnages aient bénéficié d’une réelle consistance dramatique.
La première séquence catastrophe, qui prend la forme d’un crash d’avion, fait basculer le film dans une noirceur insoupçonnée et surtout vient nous rappeler le talent d’Alex Proyas pour les scènes d’actions. Très post-11 septembre dans l’esprit, la mise en scène joue à merveille sur l’effet de surprise et nous gratifie d’un plan séquence impressionnant et d’une brutalité sans nom tant au niveau technique que dramatique puisque épousant le point de vue unique du personnage interprété par Nicolas Cage. Celui-ci arpente les décombres de l’appareil et assiste impuissant à l’agonie des victimes en feu dans une atmosphère apocalyptique du meilleur effet. C’est là la première question que pose le film (plus explicite dans son titre original Knowing, « savoir ») : A quoi sert la connaissance des évènements futurs si ceux-ci ne peuvent être modifiés ? On aurait pu s’arrêter à cette vision, réduisant la soi-disant toute puissance de l’homme à néant, s’il ne restait pas encore une heure de film, et une heure bien curieuse qui plus est.
Prédictions dans sa deuxième partie donne très vite l’impression que le film se dédouble pour apporter une véritable confusion dans sa propre finalité discursive. En effet à l’intrigue principale se greffe l’apparition de mystérieux individus qui rôdent autour de la maison familiale et semblent vouloir rentrer en contact avec Caleb. Leur look d’Aryens endimanchés embarrasse le spectateur plus qu’il ne l’intrigue et jure avec la cohérence esthétique qu’avait imposé Proyas jusqu’ici. Sans dévoiler l’aboutissement de cette seconde intrigue à l’imagerie proprement ingérable et qui flirte allégrement avec la mythologie scientologue, la résolution de Prédictions laisse perplexe et annihile quelque peu les efforts déployés, hésitant entre une happy end d’un ridicule achevé et une conclusion qui a contrario ferait du film de Proyas un des blockbuster les plus sombres jamais vus à l’écran. On pourrait imaginer que le premier n’existe que pour faire passer la pilule de la deuxième mais entraîne de telles modifications thématiques et sémantiques que le final de Prédictions demeure bien mystérieux et polémique dans ses diverses interprétations possibles.
Heureusement tout cela ne remet pas en question l’excellente mise en scène d’Alex Proyas et la tension qu’il réussit à insuffler à l’ensemble du métrage, d’autant qu’on peut ajouter au crash aérien une séquence de métro anthologique au découpage parfait. On aurait pourtant préféré que le réalisateur conserve cette noirceur de bout-en-bout plutôt que de verser dans un semblant de mysticisme à base de créationnisme qui s’il ne détruit pas l’impact des deux premiers tiers du film, en amoindrit considérablement le propos.
Premier film de Na Hong-Jin, The Chaser démontre que la vitalité du cinéma coréen ne s’est pas encore éteinte malgré une récente régression qualitative. Après avoir donnée naissance à toute une vague de cinéastes passionants tels que Park-Chan Wook, Kim Jee-Woon ou encore Im Sang-Soo, c’est au tour de Na Hong-Jin de créer la surprise avec un thriller nocturne, brutal et désespéré.
Le personnage principal, antihéros total, est un ex-flic reconverti dans le proxénétisme. Magouilleur, ultra-violent et surtout incontrôlable, Joong-ho maintient son commerce difficilement, d’autant plus que ses « filles » disparaissent mystérieusement une à une après avoir rendu visite au même client. Joong-ho met rapidement la main sur ce qui s’avère être un tueur en série prolifique qui avouera vite sa culpabilité aux forces de l’ordre. Problème, son aveu doit être complété par des preuves dans un délai restreint, sans celles-ci le suspect sera relâché. Second problème, Mi-Jin, sa dernière victime vit encore au fond d’une cave non-identifiée.
The Chaser arpente ainsi les codes du thriller à contre-courant en stoppant tout net la chasse à l’homme après à peine vingt minutes de film, d’autant que le tueur est dépeint comme un simple quidam fou et frustré que Na Hong-Jin s’attache à ne jamais rendre charismatique dans un but volontairement déceptif. Le suspense repose alors essentiellement sur la recherche de Mi-Jin avant la libération éventuelle du tueur. Cependant son statut de prostituée n’en fait pas la priorité numéro un des policiers, loin de là. Pire encore, Joong-ho, seule personne à s’inquiéter de son sort ne voit en elle qu’un paquet de fric qu’on lui a subtilisé et qu’il doit impérativement regagner.
Ce qui frappe devant The Chaser c’est avant tout sa noirceur mêlée à un sadisme éprouvant visant les personnages comme le spectateur, style très prisé des coréens (qui atteint son paroxysme dans Sympathy for Mr. Vengeance de Park Chan-Wook). L’humanité en déroute du personnage principal, campé par le très bon Kim Yoon-Seok, à la fois animal et désenchanté est à ce titre le cœur du film comme le prouve son dernier plan évocateur. Son statut reste malgré tout ambivalent et alterne constamment entre policier qui mène l’enquête et criminel menotté dans un commissariat au même titre que le tueur en série. L’acidité du propos est étendue à l’ensemble de la société coréenne et surtout à ses institutions absurdes et totalement déconnectées de l’humain. Le traitement de l’affaire du tueur est ainsi subordonné à celle du maire, humilié en direct par un jet d’excrément, qu’il s’agit d’étouffer au plus vite. Cette affaire hautement médiatisée que l’on suit en filigrane contraste gravement avec le désintérêt que suscite l’assassinat avoué d’une dizaine de prostituées.
Moins stylisé que les dernières productions locales, The Chaser hérite d’un traitement brut et pragmatique qui convient parfaitement aux scènes d’action très simplement mises en scène mais d’une brillante efficacité. Encore une fois, le réalisateur refuse les conventions du genre et montre les deux personnages bloqués par leurs voitures entamer une course-poursuite à pied dans les ruelles labyrinthiques d’un Séoul nocturne et désert. Pas de fusillades sanglantes mais de violentes rixes à mains nues destinées à renforcer l’animalité primitive des personnages et notamment celle de Joong-Ho dont la présence physique bestiale rappelle par moment la prestation de Choi Min-Sik dans Old Boy.
Mais ce qui fait la plus grande force du film de Na Hong-Jin est certainement son jusqu’au-boutisme qui prend toute sa dimension dans son dénouement, illustrant une humanité dégénérescente qui reste à sauver par la simplicité latente de ses sentiments (incarnée par la fille de Mi-Jin, abandonnée à elle-même). En l’état The Chaser fait plaisir à voir, malgré de très légères longueurs liées au concept même du film, et demeure un premier essai enthousiasmant, dynamique et innovant dans son traitement.
Contre "La Journée de la jupe" Par Julien Hairault, le 24 mars 2009 2009 - 19:56
Des coups de gueule, à Fin de Séance, nous en poussons rarement. Parce que si nous voyons souvent de mauvais films (bien que nous n’ayons pas à nous plaindre de la production actuelle), nous choisissons la plupart du temps de les ignorer, ou alors de les chroniquer (rapidement), en essayant d’être le plus constructif possible pour ne pas dénaturer la raison de notre sentiment négatif, qui d’ailleurs va toujours de pair avec un certain respect pour le film en question.
Mais il arrive aussi de sortir en colère d’une projection, d’être indigné par le long-métrage que l’on vient de voir, au point d’avoir envie d’en dire du mal, quitte à laisser transparaître une certaine forme de mépris. Aussi, ce texte ne vaut pas comme critique du film, et est publié comme « billet d’humeur ».
Le film en question dans ce texte, vous l’aurez compris au regard du titre, est La Journée de la jupe de Jean-Paul Lilienfeld. Co-production franco-belge tournée pour la télévision (et diffusée sur Arte la semaine dernière en avant-première), ce long-métrage sortira également en salles demain, aidé en cela par une presse institutionnalisée aveugle prête à tout pour encenser Isabelle Adjani, quand bien même le film, faussement politiquement incorrect, est totalement méprisable, d’une démagogie puante, et surtout, indéfendable d’un quelconque point de vue artistique. Adjani y joue une professeur de français dans un lycée difficile de banlieue, qui, sous la pression d’élèves violents et aux préjugés bien établis et effrayants (sur la religion, les filles, le sexe, la société...), prend en otage sa classe lors d’un atelier théâtral, flingue à l’appui (arme apportée en cours par un élève).
Quelques mois après Entre les murs, La Journée de la jupe est l’occasion d’une nouvelle confrontation cinématographique entre un enseignant et ses élèves, et par la même occasion, de dresser à nouveau le portrait de la société française à travers ses ambassadeurs d’adolescents. La comparaison entre ces deux films s’arrête là, tant il manque chez Lilienfeld de la subtilité et de l’intelligence dans son histoire qui, pour faire vite, schématise tous les maux des jeunes de banlieue en un affligeant catalogue de préjugés où tout y passe : viol, insultes racistes, violences verbales et physiques, sexisme... Aucun second degré, tout doit être dit et montré tel quel, sans artifices, quitte à provoquer par l’intermédiaire de dialogues osés et sans tabou. L’intention est louable, mais réalisée de la sorte, sans une once de recul, et avec une Adjani qui (nous) fait la morale (parfois puante) sans cesse, La Journée de la jupe atteint très vite certaines limites que l’on aurait pas cru franchissables ! Que le film veuille mettre en avant les difficultés rencontrées par des professeurs dans des établissements scolaires où certains élèves hors-la-loi n’en ont plus à rien à foutre de l’école, pas de problème. Qu’il veuille également parler de la situation dans les banlieues, évoquant pêle-mêle l’influence néfaste de certaines bandes, l’inconfortable position des jeunes filles face aux caïds, ou la mixité ethnique et religieuse génératrice de tensions, nous n’y sommes pas, en principe, opposés par nature. Reste, comme on l’a déjà dit, que traités les uns après les autres, ces sujets mis en ensemble, littéralement catalogués et alourdis en symbolique (quel horrible plan final), aboutissent à une surenchère démagogique et moralisatrice qui ne sent pas bon du tout. Totalement en phase avec l’actualité du terrain, La Journée de la jupe constate, comme le gouvernement ou les journaux télévisés, que rien ne va plus dans les cités. Ne pas offrir de réponse dans le film (autres que d’instaurer une « journée de la jupe » qui serait celle du respect, et de s’aimer les uns les autres comme le prêche Adjani), c’est adresser un message aux politiques pour qu’ils se remuent et prennent le relai. Dont acte...
Malheureusement, le film ne peut même pas compter sur sa mise en scène pour tenir un minimum la route. Réaliser un téléfilm n’empêche pas, jusqu’à preuve du contraire, et malgré des moyens limités (mais ceux de Laurent Cantet l’étaient également), d’offrir au public un spectacle digne de ce nom, sans faute de goût dans le montage, avec un minimum de rythme, et une direction d’acteurs à l’avenant (même quand les acteurs ne sont pas bons, et c’est généralement le cas ici). Non seulement La Journée de la jupe est insupportable dans sa tentative de rendre compte d’une réalité quotidienne, et faire semblant de la découvrir par ce film relève de la pure hypocrisie. Beaucoup parleront de film utile. Nous rajouterons et conclurons que s’il faut en passer par une négation totale de l’art cinématographique - et de tous ses subtils possibles qui permettent bien souvent aux cinéastes de parler du monde et de leur époque avec intelligence et respect envers personnages et spectateurs (Entre les murs, comme toujours), pour en arriver à faire un film aussi démago, moralisateur, réactionnaire et donc dangereux comme cette Journée de la jupe, alors nous continuerons de partir en guerre contre ce genre de films qui déshonorent et le cinéma, et la société dans laquelle nous vivons.
En ces temps de crise financière où il n’est plus rare de voir des traders et autres directeurs de grands groupes bancaires ou d’assurances s’en mettre plein les poches sur le dos des petits actionnaires et des épargnants (sans parler de l’affaire Madoff qui résume le mieux le naufrage actuel du capitalisme et de ses dérives), la sortie d’un film américain comme L’Enquête fait du bien, et ce, pas seulement parce que le métrage de Tom Tyker parle donc d’un sujet plus que d’actualité, mais surtout parce que dans son genre, c’est un honnête thriller que l’on vous recommande chaudement.
Clive Owen y campe un agent d’Interpol (Louis Salinger) en guerre contre l’International Bank of Business and Credit (l’IBBC), spécialisée dans le blanchiment d’argent et le financement d’opérations illégales. Seul (ou presque, la belle Naomi Watts l’épaulant) contre tous, Salinger se met en quatre pour mettre un terme aux agissements d’un ennemi invisible parce que présent partout sous la forme d’hommes de main prêts à mourir pour une cause cynique (cf. l’incroyable scène au musée Guggenheim à New-York, où des meurtriers apparaissent littéralement dans le décor). A la tête de celle-ci, un PDG sans scrupule traite avec les terroristes du monde entier, et supporte les révolutions des pays du tiers-monde pour s’acoquiner avec les dictatures, et ainsi contrôler les dettes de ces nations pauvres. Car selon-lui, "maîtriser l’économie d’un pays, c’est le posséder".
Face à ce cynisme ambiant qui pourrit même les plus hautes sphères étatiques, quand avocats et gouvernements n’osent pas intervenir de peur des représailles, Salinger, lui, dévoue sa vie à cette lutte, en homme loyal et inflexible qu’il est. Heureuse idée scénaristique que de laisser vide les cases familiales et sentimentales de ce personnage sans passé, qui semble avoir consacré son existence à lutter contre ce terrorisme économique et politique, qui sans dire son nom, tue en toute impunité. De Lyon (siège d’Interpol) au Luxembourg (siège de l’IBBC), en passant par l’Allemagne, l’Italie, New-York et la Turquie, l’action du film, et donc les déplacements de Salinger, suffisent à démontrer l’universalité et la portée planétaire d’un combat d’une violence absolue. Un chef de parti politique italien sera assassiné en plein discours pour en connaître trop sur un futur deal, tandis que le film s’ouvre sur la mort, par empoisonnement, d’un collègue de Salinger, lui aussi proche de découvrir une réalité qui dérange.
Et si le PDG de l’IBBC sera finalement tué sur les toits d’Istambul, sous les yeux de Salinger, mais par la mafia italienne, il aura auparavant dit, à juste titre – les derniers plans du film sur les coupures de presse en attestent, que d’autres banquiers seront prêts à prendre sa place, et qu’un homme mort dans cette affaire (même le plus puissant d’entre eux) sera toujours remplacé par d’autres requins, afin de faire perdurer les magouilles à grande échelle. Constat sinistre pour notre héros, qui comprend trop tard combien ces propos sont justes. Tant que rien ne sera fait pour arrêter et juger ces terroristes, qui on n’en doute pas, agissent sous la bienveillance des dirigeants de notre monde, l’action de Salinger et de tout incorruptible digne de ce nom, sera vaine.
Passée cette noire conclusion, qui au passage fait entrer pour de bon L’Enquête dans la catégorie des récents films hollywoodiens « concernés » par leur époque (au même titre qu’un Iron Man qui abordait plus frontalement la vente d’armes), il faut en revenir au divertissement. L’Enquête est un long-métrage bavard, compte tenu de sa nébuleuse histoire, et de toutes les ramifications qui la composent. Pour aérer son intrigue, le film s’autorise quelles respirations qui prennent la forme de scènes d’action pures et dures, le plus souvent sur le mode de la poursuite (Milan, Istambul), et de la fusillade (New-York).
Filmeur honnête, Tyker signe une séquence magnifique de maîtrise sur les toits d’un hôtel milanais. Salinger et son associée y grimpent pour retrouver la trace d’un sniper passé par là un peu plus tôt. La scène a lieu de nuit. Salinger reconstruit alors mentalement ce qu’a pu être le parcours du tueur, et alors que, tournant sur lui-même pour signifier les déplacements du suspect dans l’espace, le contre-champ propose, en montage alterné, les quelques pas effectués par ce dernier, en plein jour, plus tôt dans la journée. Tout avait commencé par l’incrustation dans un plan nocturne du tireur dans sa position allongée de sniper, pendant que la caméra amorçait une rotation circulaire qui allait se conclure sur la découverte d’une empreinte de chaussure.
Tom Tyker n’a pas encore le brio ni la carrière de Brian De Palma, mais L’Enquête, qui mêle avec audace le propos politique et quelques fulgurances formelles magnifiques, ne démérite pas dans sa tentative de cerner le monde et ses problèmes. On attend désormais le prochain film du de Tyker avec impatience.
A noter aussi que L’Enquête est en couverture du 15è numéro de la Revue Versus
Les apparences, surtout au cinéma, sont parfois trompeuses. Prenez par exemple le dernier film de Gus Van Sant (l’un des cinéastes préférés de la rédaction, Paranoid Park ayant terminé premier de notre top10 2007). Harvey Milk relate, pour faire vite, de la vie du premier homme politique américain (du monde ?) élu par le peuple après avoir ouvertement revendiqué son homosexualité. Il sera assassiné aux côtés du maire de San Francisco...
Les faits se sont déroulés dans les années 70, dans le Castro District, devenu depuis la capitale des gays et lesbiennes du monde entier, quand non loin de là, le mouvement hippie se mettait également en marche. Casting hollywoodien (Sean Penn en tête, James Franco, Emile Hirsch et Josh Brolin derrière, dans les meilleurs rôles de leur filmographie respective), travail de reconstitution à l’avenant (costumes et coupes de cheveux d’époque), scénario linéaire qui ne rate rien du parcours personnel et politique de l’icône en devenir : Harvey Milk marque à n’en pas douter le retour (pour de bon) de Van Sant à un cinéma classique. Sauf que, on l’a dit, ces apparences là sont trompeuses...
Plus qu’une hagiographie consacrée à une figure militante de la cause gay aux Etats-Unis, le dernier long-métrage de Gus Van Sant est un film sur la lutte en général, sur toute les luttes. Si dans ses précédents films, le cinéaste partait du fait divers pour toucher au sublime et à l’universalité des sentiments humains, il prend ici comme point de départ un fait historique et politique pour atteindre le même résultat. Pour y arriver, l’auteur de Will Hunting, qui était jusque là son film hollywoodien le plus réussi, convoque au sein de sa mise en scène différents régimes d’images, montrant à la fois son souci de coller à la réalité du terrain, mais aussi et surtout son ambition plus noble de discourir sur le pouvoir des images (sans pour autant tenter de rivaliser avec le travail d’un De Palma par exemple, sur Redacted). « Pouvoir » étant réellement le mot-clé de cette histoire mettant aux prises des hommes et des femmes politiques prêts à tout pour contrôler un territoire au nom de principes idéologiques révolutionnaires ou douteux.
L’utilisation d’images d’archives en ouverture du récit, et par la suite tout au long de celui-ci, donne le ton d’entrée de jeu. En décidant de montrer d’emblée au spectateur la situation des gays aux Etats-Unis au début des années 60, à travers un film d’époque qui montre des hommes arrêtés et violentés (autrement dit traqués) dans un bar, Van Sant s’érige en avocat de la défense, lui qui se dit très proche du milieu gay et lesbien de la côte Ouest. Position qu’il tiendra bien entendu jusqu’au terme du film, et qui s’incarnera de façon plus emblématique dans le parcours de Harvey Milk. Mais l’ancrage dans le récit de documents d’archives ne vaut pas que pour la simple illustration du propos que ces images convoquent naturellement (même si montrer à plusieurs reprises les propos délirants de cette candidate républicaine de Floride en croisade dans tout le pays pour priver les homosexuels de leurs droits, et les empêcher de travailler auprès d’enfants, relève d’un certain devoir civique et pédagogique).
La grande réussite de Harvey Milk (le film), réside dans la reconstitution non pas d’une époque, mais d’un élan démocratique, du soulèvement identitaire d’une communauté jusque là méprisée. La plus parfaite illustration de cette idée demeure dans l’émouvante marche funèbre organisée dans les rues de San Francisco le soir de l’assassinat du « héros » et du maire de la ville. Emile Hirsch (Into the Wild) incarne dans le film un jeune homosexuel rallié à la cause politique de Harvey Milk, et très proche de celui-ci. Une bougie à la main, il mène un immense cortège composé de milliers de personnes qui avancent en silence vers le City Hall. C’est alors que la reconstitution historique laisse place à l’image historique, au travers de plans d’archives magnifiques dévoilant l’impressionnante marée humaine déferlant sur Market Street. Une même scène est ainsi composée de plans tournés pour les besoins du film, donc de la fiction, mais aussi d’images enregistrées quarante ans plus tôt, dont la portée n’est pas uniquement documentaire et illustratrice.
La force et l’audace de cet Harvey Milk est de réussir à jouer de ces différents régimes d’images sans pour autant tomber dans le piège de la fiction documentaire qui informe et émeut (ce que le film faire fort bien au passage). Non, en maltraitant ainsi la norme filmique, Gus Van Sant poursuit son travail d’expérimentations formelles et accouche d’un magnifique film sur le militantisme d’hier et d’aujourd’hui. Ou comment, à partir d’actions politiques et engagées datées de plusieurs décennies, arrive t-on à créer en 2009 un acte de résistance cinématographique, qui emprunte au passé une icône et son image, celle de l’indispensable Harvey Milk.
Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.
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