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The Fall (DTV)
(Un film de Tarsem Singh)
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Réalisateur porté disparu depuis l’étonnant The Cell, Tarsem Singh revient enfin avec un projet fou à la hauteur de ses ambitions formelles. The Fall est un conte sombre et baroque à l’esthétique unique malheureusement sacrifié par une sortie en Direct-To-Dvd indigne d’un spectacle conçu pour le cinéma. A la fois mélodrame poignant et film d’aventure coloré, The Fall et son concept étrange intrigue irrémédiablement.Tourné dans 18 pays différents avec une liberté frondeuse qui rappelle souvent Terry Gilliam (dans la démarche comme dans la folie visuelle), The Fall centre son récit autour de deux protagonistes immobilisés dans un hôpital de Los Angeles durant les années 20. Un cascadeur paralytique au cœur brisé tente d’amadouer une fillette en lui racontant des contes épiques afin que celle-ci lui procure suffisamment de morphine pour l’envoyer dans l’autre monde. A cette histoire touchante et dépressive se superpose un univers fictionnel orientaliste qui met en scène une troupe de personnages bigarrés et vengeurs, ces derniers tissant progressivement des liens étroits avec l’état émotionnel des deux narrateurs.
La mise en abyme d’une fiction est loin d’être inédite, particulièrement lorsqu’il s’agit d’opposer un quotidien prosaïque et étouffant avec un conte fantastique jouissant d’une liberté d’action infinie. Des chefs-d’œuvre comme Le Labyrinthe de Pan ou encore Créatures Célestes ont su jouer, et avec sans doute plus d’habilité que Tarsem Singh, sur la nécessité de la fiction pour pallier aux limites du monde réel. Cependant quel plaisir d’observer un cinéaste déployer un tel enthousiasme pour ses personnages comme pour ses décors oniriques qu’il est allé chercher minutieusement sur chaque continent. L’esthétique de Singh, bien qu’évoquant à maintes reprises le cinéma de Kubrick (The Fall s’ouvre et se ferme sur la Sarabande d’Haendel) et de Gilliam, s’est remarquablement affinée depuis The Cell. La dimension mythologique inhérente au cinéaste gagne en assise sémantique dans cet univers orientaliste qui rappelle souvent celui des Milles et Nuits. Singh n’oublie pas de replacer à l’occasion ses motifs les plus symptomatiques (personnages cornus, draperies démesurées, architecture défiant les lois de la physique) qui participent à la puissance visuelle du film confinant parfois au symbolisme le plus évocateur.
Si la beauté plastique est exponentiellement renversante au fil du film, elle n’en constitue pas moins un symptôme de formalisme acharné qui menace souvent de faire vaciller l’équilibre narratif de The Fall. L’univers fictionnel qui déploie toute la grandeur visuelle du film perd en effet de son impact émotionnel, faute d’un procédé métaphorique parfois maladroit qui installe une distance notable entre le spectateur et l’univers du conte. L’impact de l’esthétique baroque est alors amoindri par l’absence de projection d’affect dans cette seconde fiction malgré un final réussi où le conte devient enfin le théâtre cathartique de la réalité en y projetant les enjeux des personnages. The Fall aurait clairement mérité une heure de métrage supplémentaire pour asseoir pleinement les deux niveaux narratifs qu’il tente de combiner.
Œuvre de cinéma sur le cinéma, le film de Tarsem Singh est une ode à l’imaginaire et au processus de création artistique qui entretiennent une interdépendance forte avec la réalité. La fiction créée par le jeune cascadeur devient le moteur existentiel d’une petite fille, et lorsque ce dernier décide de terminer l’histoire en même temps que sa propre vie il est dépossédé de son statut d’auteur pour en devenir le fossoyeur. A la petite fille alors de s’immiscer dans la narration de l’histoire qui est devenu sienne pour tenter de sauver ses amis, imaginaires et réels. La fusion des deux univers permet ainsi aux narrateurs de jouer leurs destins aux quatre coins du monde alors même qu’ils sont cloués au lit.
Concentré d’amour pour le septième art, The Fall est une expérience visuelle et sensitive de haute volée malgré ses maladresses et aurait sans aucun doute gagné à être diffusé sur grand écran puisque le film de Tarsem Singh n’a finalement le droit qu’à une sortie en DVD après être resté trois ans dans les placards du distributeur. Le prix de l’ambition sans doute. A défaut d’être un des films de l’année, The Fall se contentera d’être l’un des plus singuliers DTDVD de 2009, et l’un des meilleurs aussi. |
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Looking for Eric
(Un film de Ken Loach)
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Le cinéaste britannique Ken Loach démontre une fois de plus son aisance à « naviguer » entre des genres cinématographiques, parfois fort distants. Après Le vent se lève (Palme d’or 2006), drame historique à propos de la confrontation de quelques activistes indépendantistes irlandais de l’IRA contre les redoutables Blacks and Tans, soldats anglais voulant empêcher l’indépendance de l’Irlande par la force et It’s a free world (2008), évoquant notamment la situation délicate des travailleurs immigrés sans-papiers, Ken Loach nous offre Looking for Eric, une comédie humaine ayant pour centre de gravitation l’événement populaire que représente le football. A la fois amusante et profonde, cette œuvre a pour thème central l’amitié, qui unit des supporters d’un même club de football, d’une même profession et d’une même famille.Eric Bishop est postier à Manchester. Il est fan de football et supporter de Manchester United, comme tous ses collègues et ses amis. Il cohabite avec ses deux enfants qu’il a eus de sa deuxième femme, dont il est séparé. Les deux adolescents l’ignorent, mais rendent sa vie chaotique, et font de la maison familiale un squat où tous les soirs des amis viennent et repartent parfois avec la clé. Le père de famille découvre même que l’un de ses deux fils fréquente des gangsters et cache un revolver sous une latte du plancher de sa chambre. Grâce à sa fille et à sa petite-fille, Eric reprend contact avec sa première femme qu’il avait abandonnée et dont il est encore éperdument amoureux. Au plus bas de sa vie, habité par des envies suicidaires, Eric reçoit la visite hallucinatoire de sa conscience, incarnée par Eric Cantona, son idole de toujours. Cantona aidera Eric à reprendre sa vie en main.

Eric Cantona a été sacré par les supporters de Manchester United meilleur joueur ayant évolué au sein du club mancunien et par un sondage britannique meilleur joueur du championnat anglais de tous les temps. A travers sa prestation dans le film, nous sentons un hommage sincère dressé au football, sachant que Ken Loach étant lui-même un fervent admirateur de ce sport (il est un fidèle supporter et actionnaire de Bath City). Seulement, ce que cherche à nous montrer Loach dans son film, outre les prouesses techniques de Cantona, c’est l’union qu’engendre le football à l’extérieur de la pelouse, à travers l’amitié des supporters. Dans ce film, il n’est pas question des Hooligans (qui ne représentent finalement qu’une minorité des supporters anglais médiatisée à cause de leurs méfaits), mais seulement des personnes appréciant aller à un match entre amis, pour voir un spectacle de qualité. Cantona incarne une icône mystifiée, symbole d’union entre les supporters de Manchester.

Eric Bishop feint d’oublier sa détresse en s’enfermant seul dans sa chambre, essayant vainement d’ignorer les problèmes qui le rongent. Il mène cette vie instable jusqu’à l’intervention cruciale de sa conscience. Le footballeur français aux attraits philosophiques aide Eric à reprendre en main sa vie au gré de phrases vouées à devenir cultes (« I’m not a man, I’m Cantona »). Le protagoniste décide alors de ne plus subir les désirs et les caprices de ses enfants mais de les affronter. Il parvient même à se débarrasser des gangsters qui menaçaient son fils. Quelques dizaines de supporters mancuniens s’unissent et aident Eric à intimider le criminel. Ils se rendent tous dans la demeure du mafieux. Après avoir chanté à l’unisson dans les cars, ils revêtent un masque représentant Eric Cantona afin de menacer et filmer le mafieux pour le ridiculiser et l’effrayer. Sous l’œil expérimenté de Ken Loach, la scène prend une assurance qui fait sourire, captive et n’a rien de ridicule malgré cette « troupe burlesque de Cantona ». C’est dans cette séquence où la thèse du film est la plus explicitement marquée. Tous unis par le football, ici sous le même masque d’Eric Cantona pour renforcer visuellement leur union. Néanmoins, c’est seulement en parvenant à affronter sa plus grande crainte qu’Eric s’affranchira de son statut d’anti-héros. Poussé par sa conscience, il va à la rencontre de la femme qu’il a aimé vingt ans auparavant et avec qui il n’a jamais osé reprendre contact. Les apparitions récurrentes d’Eric Cantona poussent Eric à se rechercher soi-même (d’où l’importance du titre, Looking for Eric, pouvant se traduire littéralement par : « à la recherche d’Eric »), à affronter ses peurs et à ne plus subir mais à agir (passage apparent de l’anti-héros au héros). L’amitié, thème principal du film, aura procuré l’énergie nécessaire au héros pour sortir du gouffre dans lequel il s’était engagé. Ce thème est encore plus présent dans une tirade de Cantona évoquant son plus beau souvenir de football. Eric a beau lui énumérer tous ses plus beaux buts, pour Cantona, son meilleur souvenir restera une passe décisive où la générosité et la confiance de l’autre ont mené à la victoire des Red Devils.

Comme dans la plupart des films de Loach, le réalisme prône. Ce que recherche particulièrement le réalisateur dans sa mise en scène est la sincérité des comédiens. Il emploie différentes techniques : donner le scénario quelques heures avant le tournage, affecter personnellement l’acteur. Beaucoup de réalisateurs ont des méthodes particulières, comme par exemple Clint Eastwood qui ne tourne que peu de prises et Woody Allen qui encourage l’improvisation de ses comédiens. Ces différentes techniques concourent à donner une sincérité au film. Mais Loach a l’audace d’employer des acteurs quasiment amateurs, non expérimentés, plutôt que des acteurs méthodiques, pour incarner ses personnages. Dans Looking for Eric, Steve Evets incarne Eric Bishop. Ken Loach apprécie les acteurs qui ont eux-mêmes vécus les situations que leurs personnages traversent. C’est sûrement l’une des raisons qui l’a poussé à contacter Steve Evets, qui vient d’un milieu ouvrier. Il s’agit de l’un des points forts du film. Loach insuffle l’énergie de son œuvre par l’honnêteté de l’interprétation et la sobriété de la mise en scène. Les deux acteurs principaux, Evets et Cantona, ont des rôles aux allures autobiographiques. N’utilisant aucun artifice, mettant en scène son film sobrement, Loach est bel et bien un cinéaste réaliste endurci. Notons que Steve Evets excelle dans son rôle, ce qui justifie les choix de Ken Loach.
Le film a pour thème central l’amitié qui unit les hommes et les poussent à s’entraider. Il s’agit donc d’une sorte d’apologue réaliste, tissé d’une main talentueuse. Loach maîtrise parfaitement son œuvre, son expérience devant forcément l’aider sous une forme de sagesse, et parvient à contrôler, avec l’humour nécessaire, la scène où tous les supporters portent le masque de Cantona, scène qui aurait pu faire basculer le film dans un imbroglio rocambolesque. Il faut également relever que Ken Loach semble être nostalgique d’un certain football où l’amitié (le meilleur souvenir sportif de Cantona en étant un témoin – la passe citée plus haut, l’entraide inter supporters en est un autre) qui rendait le football populaire (en plus de la qualité footballistique bien évidemment) était présente alors qu’aujourd’hui prédominent la notoriété et l’argent. Le sport est une activité qui peut franchir ses propres limites : toucher les gens, les aider, les rassembler autour d’un même événement. Cette thèse peut s’appliquer à beaucoup de domaines humains où l’argent prévaut sur la vie elle-même. |
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Images : © Joss Barratt
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Public Enemies
(Un film de Michael Mann)
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Michael Mann n’en finit plus, à l’image des frères Coen, de Scorsese, ou de Paul Thomas Anderson, de scruter les grands mythes américains ainsi que leurs résonances dans l’histoire du pays. Toujours très au fait des dernières possibilités technologiques offertes pas le numérique haute définition (sur lequel il travaille depuis Ali), et plus que jamais attaché au genre policier, le cinéaste nous livre ici l’un des plus grands films de l’année, qui sans quelques longueurs, aurait pu prétendre à un titre bien plus honorifique encore.En s’attaquant aux dernières années de la vie du bandit John Dillinger (Johnny Depp), célèbre braqueur de banques au grand cœur adulé par tous ses concitoyens, et pourchassé par Melvin Purvis (Christian Bale) du FBI, et le président Hoover (Billy Cudrup), Mann s’intéresse à une icône populaire, l’un des premiers "ennemis publics" de l’histoire (après Al Capone, intouchable pendant cette même période, au début des années 30), et donc ni plus ni moins qu’une légende ! C’était déjà le cas avec Ali, ou indirectement avec Le Dernier des Mohicans : rendre hommage à des pionniers en filmant leus parcours, afin de mieux dresser le portrait des Etats-Unis.

Public Enemies partage de nombreuses singularités avec l’excellent There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson, sorti l’an dernier. Au delà de la biographie de ces self-made-men ayant su tirer profit des failles d’un système convalescent chez Mann, ou encore à bâtir chez P.T.A., c’est la faculté inouïe des deux cinéastes à filmer des décors mythiques, ceux des campagnes et des territoires désertiques, qui émerveillent. Ces deux métrages tirent ainsi chacun de leur côté vers le western, ce que la caméra haute définition de Mann magnifie encore davantage avec ce ciel bleu sidérant, comme on ne l’avait encore jamais vu jusque-là au cinéma. Ce même outil numérique accouche de séquences nocturnes d’une grande clarté, où les éclairages publics comme les coups de feu tirés par armes automatiques crèvent littéralement l’écran. Plus généralement, la mise en scène de Public Enemies est incroyablement sophistiquée, et souligne la grande classe du cinéaste, capable d’alterner des plans d’ensemble et des très gros plans (maniéristes à souhait). Il peut aussi embarquer sa caméra dans le tumulte d’un casse ou d’une évasion, et oser des travellings d’une grande fluidité qui accompagneront l’exécution programmée de Dillinger.
Michael Mann doit composer avec cette étiquette de cinéaste de la nuit, mais s’autorise quelques belles sorties diurnes : la plupart des séquences de hold-up et d’évasion ont ainsi lieu au grand jour, relevant au passage le brio des interventions de Dillinger. Reste que les deux grands morceaux de bravoure du métrage apparaissent à la nuit tombée. Le premier, situé au coeur d’une fôret dans une auberge, où se sont réfugiés Dillinger et son complice d’un jour Baby Face Nelson après un braquage sanglant (contraire aux habitudes de notre héros), est le théâtre d’une fusillade musclée avec les agents du FBI : fusillade qui aboutira sur la mort de Nelson, et la nouvelle fuite de Dillinger. L’autre temps fort du film est celui qui ponctue ce dernier, et fait abattre le protagoniste principal (tué par la police à la sortie d’un cinéma où il venait de voir L’Ennemi Public n°1 avec Clark Gable, film en partie inspiré de la propre vie de Dillinger). On retrouve dans ces deux séquences anthologiques, dignes des plus grandes scènes de la filmographie de Mann (de la fusillade de Heat aux combats de boxe de Ali), toute la verve chorégraphique de ce dernier.

En plus d’asseoir pour de bon son titre de réalisateur le plus classe outre Atlantique actuellement, Mann confirme son aise à diriger ses comédiens, en titant le meilleur d’eux-mêmes. Si Depp semble ne pas se transcender tout en prenant pleinement la mesure du rôle, Christian Bale (définitivement l’un des plus grands acteurs du moment), et même Marion Cotillard (époustouflante dans la toute dernière scène du métrage, confrontée à celui qui a tué l’être qu’elle aimait) nous offrent d’excellentes prestations. Du genre à ne rien laisser au hasard, Michael Mann fabrique ses films à l’ancienne, en s’entourant des meilleurs techniciens du moment, mais en gardant en tête l’incroyable modernité de ses réalisations numériques. Public Enemies est de ces genres de fresque historique où toute la modernité du cinéma s’allie aux "trucs" d’antan, à l’image de cet éclairage au fumigène pratiqué sur le tarmac de l’aéroport et dans la rue après l’assassinat de Dillinger, et qui n’était autre que l’ancêtre du flash pour les photo-reporters de l’époque. Ainsi, Michael Mann ne fait pas que rendre, film après film, un hommage appuyé à ceux qui construisent l’Amérique et ses mythes, il rend compte également de ces hommes et femmes qui furent témoins de ces grandes destinées (on se souvient d’ailleurs que l’un des plus beaux personnages d’Ali était le journaliste sportif incarné par Jon Voight). Ces hommes-là sont aussi importants que les légendes qu’ils aident à façonner... |
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Images : © Universal Pictures International France
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Familles (nord-) américaines en crise
Par Morgane Pichot, le 24 juillet 2009 2009 - 10:44 |
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En 2006, le raz-de-marée Little Miss Sunshine avait séduit les cinéphiles du monde entier et le public français, convaincu par l’humour enjouée de cette famille à la fois si ordinaire et si déjantée qui ne cesse de remettre en cause l’Amérique profonde. Depuis, le cinéma américain, surtout "indépendant", fait imploser le cercle familial, rejoue sur le mode tragique la fin du film de Jonathan Dayton et Valérie Faris.En 2007, les clans de jeunes "mâles" s’entretuent, les relations père-fils-frères sont conflictuelles et les amitiés viriles tournent mal : La nuit nous appartient (de James Gray), L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford (de Andrew Dominik), Old Joy (de Kelly Richardt). (Voire aussi Into the Wild de Sean Penn). Sans doute, l’exemple le plus flagrant, le plus majestueux et le plus représentatif reste Shotgun Stories (de Jeff Nichols) : à la mort de leur père, six frères (deux mères pour deux générations de trois) entrent dans le cercle vicieux de la haine et de la vengeance. Ce film, paradoxalement le plus méconnu, mêle alors toutes les problématiques qu’on retrouve dans les films cités ici, et annonce le passage du conflit au deuil et du masculin au féminin.
Par la suite en effet, depuis 2008 et en ce début 2009, le clan, la meute devient une cellule familiale réduite, parfois à l’infime, et majoritairement féminine. Dans Grace is Gone, la mère, officier de l’armée américaine, meurt en Irak. Son mari s’efforce de faire grandir ses deux filles sans ce pilier fondateur du foyer.

A l’inverse, dans Sherrybaby (de Laurie Collyer), une jeune mère sort de prison (espace-temps qui, métaphoriquement, peut-être comparé à la mort, hors de toute vie sociale...) et devra, pour retrouver sa fille, l’arracher au semblant de vie familiale que son frère et sa belle-soeur lui ont confectionné. C’est Wendy and Lucy (de Kelly Richardt) qui propose le schéma le plus épuré de cette nouveau rapport antithétique entre vie sociale et vie familiale. Face à l’indifférence de sa soeur peu soucieuse de son désarroi, Wendy n’a plus que sa chienne Lucy (déjà dans Shotgun Stories, le chien était considéré comme un membre de la famille à part entière, et sa mort devait être vengé aussi bien que celle d’un frère). Mais quand l’argent et la voiture manquent, elle est contrainte de l’abandonner pour partir seule travailler en Alaska. Comme dans Into the Wild, le nord est synonyme de rupture (avec les siens, avec la ville), de solitude et de mort.
Et Story of Jen (de François Rotger), film canadien, ne le niera pas. Un père se suicide et laisse sa femme et sa fille (déjà d’origine européennes, parlant français, et trop rapprochées l’une de l’autre aux yeux des moeurs acceptées : la mère a eu Jen a 16 ans) s’enfoncer encore plus dans la marginalité (symbolisée par l’arrivée soudaine d’un demi-frère inconnu et rustre, qui après un viol, contraindra la jeune adolescente enceinte à reproduire l’histoire maternelle et à quitter les lieux).

A la structure classique, père-mère-enfants-parfois un grand parent, s’est substituée une multitude de formes familales éclatées. L’équilibre est rompu, le foyer ne lutte plus d’un même élan contre l’adversité extérieure, il se déchire de l’intérieur. Peu à peu, le cinéma nord américain (deux films canadiens importants : Crazy et Story of Jen) métaphorise ainsi le passage de l’obsession irakienne à celle de la crise économique. L’ennemi du rêve américain et de ses valeurs vient de l’intérieur, le système financier en défaite entraine crise sociale (perte de l’emploi, du logement, des repères) et familiale. On pourrait aussi citer L’échange de Clint Eastwood, l’histoire d’une femme seule qui perd son fils en 1928, année qui précède le crash boursier de 1929... Nous verrons si l’arrivée de Barack Obama et la fin de la crise qui se profile modifient la donne cinématographique. |
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Images : © Zootrope Films (SherryBaby) © Universal Pictures (L’Echange)
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"Transformers 2", "Whatever Works", "Harry Potter 6" & "Bancs Publics" (Notules Juillet 09)
Par La Rédaction, le 24 juillet 2009 2009 - 10:26 |
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Au menu de ces premières notules estivales : le dernier blockbuster de Michael Bay, les retrouvailles de Woody Allen avec New-York, les nouvelles aventures d’Harry Potter, et le film-choral des frères Podalydes...TRANSFORMERS 2 - LA REVANCHE de Michael Bay :

Michael Bay est décidemment irrécupérable, après un premier opus redéfinissant les limites du mauvais goût voilà que Transformers 2 La Revanche, toujours produit par Spielberg, vient à coup de centaines de millions de dollars anéantir toute bienséance dans une surenchère d’effets spéciaux et de blagues potaches consternantes. Cinéaste du mouvement permanent et du surdécoupage, Bay n’est pas pour autant un analphabète de son art et a su développer sa propre grammaire visuelle, certes bancale mais qui a le mérite de s’affranchir d’un certain nombre d’effets à la mode tels que les ralentis accélérés et autres supercheries devenues les poncifs des films d’action. On retrouve cependant toute l’imagerie déviante du réalisateur (les soldats iconisés à outrance, le fameux 360° et bien sûr des explosions intempestives) qui plutôt que de modérer son style tant critiqué préfère enfoncer le clou dans ce film-jouet à l’idéologie relativement douteuse (racisme, misogynie etc…). Paradoxalement c’est cette surenchère permanente qui fait tout l’intérêt de Transformers 2 puisque jamais un scénario n’a autant été prétexte à faire exploser tout et n’importe quoi et c’est justement ce que viendra chercher le spectateur averti (il vaut mieux l’être…). Bien que passablement indigeste (surtout la dernière demi-heure), le blockbuster de Michael Bay est aussi une puissante vitrine pour ILM (la boîte de SFX de Spielberg) qui se gargarise d’un niveau de détails tellement élevé que l’œil humain risque d’avoir du mal à suivre d’autant que l’amateur de robots sera comblé jusqu’à l’écœurement - petit, grand, très grand, vieux, femme-robot et même ado-crétin-robot ( !) - au moins le concept est rentabilisé. Pour ceux qui se laisseront aller à l’état de régression nécessaire au bon visionnage de Transformers 2, alors un plaisir surprenant les attend, car c’est bien connu plus c’est gros et mieux ça sa passe.
par Julien Dumeige
WHATEVER WORKS de Woody Allen :

Après sa trilogie londonienne (Match Point, Scoop et Le rêve de Cassandre) puis son passage en Espagne (Vicky Cristina Barcelona), Woody Allen, toujours aussi prolifique, revient à ses premiers amours avec Whatever Works, portrait d’un personnage cynique et hypocondriaque, autrefois brillant chimiste, qui s’éprend d’une jeune niaise, cliché de la provinciale du sud élevée dans les bonnes vieilles valeurs traditionnelles et protestantes. Pêle-mêle, les aficionados de sa période seventies/eighties (Annie Hall, Manhattan, Zelig, Hannah et ses soeurs...) retrouveront les obsessions originelles : apostrophes au spectateur, dialogues savoureux, philosophie nihiliste, milieu intellectuel et artistique new-yorkais... Et pourtant le cinéaste parvient encore à nous surprendre. Ici, le personnage principal n’est pas interpreté par Woody Allen, comme on l’aurait attendu au vu de la dimension autobiographique du scénario et du retour à ses choix passés, mais par le très bon et immédiatement convaincant Larry David. Autre surprise, au niveau de la mise en scène cette fois-ci : la seconde tentative de suicide du personnage, complètement hors cadre, et inattendu scénographiquement, est une belle échappée burlesque.
par Morgane Pichot
HARRY POTTER ET LE PRINCE DE SANG MELE de David Yates :

Difficile pour la série Harry Potter de trouver une certaine constance quand on sait que déjà avec un seul auteur, les livres sont inégaux... Chris Colombus avait su insuffler la magie au premier épisode, mais n’avait guère pu prolonger l’effet avec le deuxième, un peu fade et ennuyeux, le plus décevant. C’est Alfonso Cuaron qui, avec Harry Potter et le prisonnier d’Azcaban, avait su surprendre les cinéphiles et les adeptes de la série, non mécontents de voir respecter et même dépasser la noirceur du livre, au risque de perdre une partie du public, plus jeune et sensible. Cet épisode reste encore à ce jour le plus réussi, car au-delà du divertissant il est troublant et intelligent. Quand David Yates s’empare du quatrième, Harry Potter et la coupe de feu, il achève un bon film, à la hauteur du livre, et ne renie pas le coté angoissant et parfois même morbide insufflé par son prédécesseur. Depuis, il tourne le cinquième, Harry Potter et l’ordre du Phénix, ni bon ni mauvais juste indispensable pour suivre l’histoire, le sixième Harry Potter et le prince de sang-mêlé, et réalisera le 7ème tome divisé en deux films. Revenons sur le dernier terminé, actuellement au cinéma, et selon certaines sources meilleur démarrage en salle de tous les temps aux Etats-Unis. Dans les salles équipées, les spectateurs pourront le voir en projection numérique. Ce n’est pourtant pas ce qui met le plus en valeur le film, certains plans, surtout à la fin, étant tellement numérisées que ca vire presque au kitsch. Notamment, un arrière-plan vu des hauteurs de Poudlard, qui donne la même impression de décalage que les fonds utilisées pour les scènes de voiture dans les films des années soixante... Au-delà de ce "détail", ce sixième opus multiplie malheureusement quelques fausses notes. Failles du scénario (par exemple : pourquoi Harry ne fait pas part à Dumbledore de ses doutes relatifs à M.Rogue ?, adaptation qui néglige trop de passages du livre au-delà du fait qu’une bonne adaptation cinématographique dépasse l’illustration), jeu plutôt moyen des acteurs qu’on a vu dans une meilleure forme, surtout dans le cadre d’histoires de flirts assez ridicules (et là pour le coup, après les enfants de moins de dix ans, on aurait bien oublié la cible midinette mielleuse ou hystérique...Dommage car la maladresse de ces scènes vient davantage de l’interprétation et de l’écriture des dialogues que de l’âge des protagonistes). Cependant, la première scène est peut-être la meilleure ouverture de la série, rythmée, impressionnante, bien jouée, elle signe aussi la première introduction dans le monde moldu (les non-magiciens). Finalement, en voyant cette scène et celle autour de la maison de Ron dans les champs de blé (pas dans le livre), on se demande si Shyamalan, qui avait fait part de son désir de réaliser un épisode, ne se serait pas faufilé dans la salle de montage... Trève de plaisanterie, il aurait sans doute été mieux directement dans le studio.
par Morgane Pichot
BANCS PUBLICS de Bruno Podalydes

Le film, dont la sortie était prévue initialement en juin 2008, aura donc du patienter une longue année avant d’être projeté (dans une relative indifférence malgré le casting all-star sidérant) dans nos salles. La faute, peut-être, à la médiocrité du métrage, dont le formidable concept montre vite de nombreuses limites. Disons que derrière les caméos amusants d’une cinquantaine d’acteurs/trices français/es, se cache une comédie légère et insouciante, très peu en phase avec son époque, et qui si elle nous arrache de nombreux sourires, finit par laisser pointer un ennui incompressible. Divisé en trois parties bien inégales (dont une première dans un bureau sur laquelle nous ne reviendrons pas), le film observe quelques heures de la vie de Versailles, d’un jardin public à un magasin de bricolage. Les allers et venues des comédiens forment de nombreux petits sketches aux sujets toujours légers. On y parle de problèmes sentimentaux, de difficiles relations parents/enfants, d’inquiétudes professionnelles... La vie, ni plus, ni moins. Logiquement, et même si les frères Podalydes sont de grands dialoguistes, le tout est inégal. Mais la qualité de telle ou telle scène ne dépend pas nécessairement de leurs interprètes. Tous jouent juste le peu qu’ils ont à jouer. Seulement le procédé lasse très vite, d’autant qu’il est étiré ici sur près d’une heure cinquante. Surtout, la subtilité qui pouvait faire le charme et la précision du génial Liberté Oléron, est ici totalement absente.
par Julien Hairault |
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Images : © Warner Bros. France (Harry Potter et le Prince de sang mêlé) ; © Mars Distribution (Whatever Works) ; © Paramount Pictures France (Transformers 2) ; © UGC (Bancs Publics)
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Good Morning England
(Un film de Richard Curtis)
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Après la réussite de son premier film en 2003, Love Actually (« l’ultime comédie romantique »), le réalisateur Richard Curtis s’attelle à un film rock sur les radios pirates dans les années 60 en Grande-Bretagne. Plus qu’un divertissement, Good Morning England est avant tout un hommage passionné au rock’n’roll, style musical novateur qui a marqué toute une génération lors de son émergence.Carl, un jeune adolescent, vient d’être renvoyé du lycée. Sa mère décide de l’envoyer auprès de son parrain quelques temps pour qu’il retrouve le droit chemin. Son parrain, Quentin, est le directeur d’une radio pirate émettant sur ses ondes des morceaux rock en clandestinité au beau milieu de la mer du Nord. A peine embarqué sur le navire, Carl va découvrir un équipage singulier, constitué des animateurs de la radio, tous plus excentriques les uns que les autres. Le gouvernement de Sa Majesté a beau traquer les leaders de Radio Rock, les audiences de celle-ci n’en restent pas moins époustouflantes.

Comme nous le mentionnions, Richard Curtis dresse un hommage pertinent au rock’n’roll. Tout au long du film, nous sommes accompagnés des morceaux endiablés émis par Radio Rock. L’aboutissement de l’hommage rendu par ce film – musical – repose dans le générique de fin qui, tout en présentant les crédits, fait apparaître les jaquettes des disques qui ont marqué le rock’n’roll ces dernières décennies, et que l’on doit à des artistes et à des groupes tels que The Who, The Rolling Stones, The Supremes, David Bowie, The Beatles, Dusty Springfield, Janis Joplin, Nirvana, Jimi Hendrix, The Kinks, U2… Toutes les variantes du rock y sont représentées. La genèse du film est en partie due au vécu de Richard Curtis qui avoue avoir grandi avec les radios pirates. Aujourd’hui amoureux de musique, on découvrait déjà une bande originale très « riche » dans Love Actually avec des morceaux de Joni Mitchell, Bay City Rollers ou des Beach Boys.

Alors que la plupart des adultes des années 60 est plongée dans un puritanisme ardent, la jeune génération glisse leurs radios sous leurs oreillers pour écouter en cachette les radios pirates, certains les écoutent en groupe : dans des dortoirs, dans des fêtes, etc., bien que le fait de se mettre sur la fréquence d’une radio pirate représente un interdit à cette époque. C’est justement cette idée de braver l’interdit qui stimule la jeunesse britannique, ils se sentent libres en écoutant l’équipage de Radio Rock dépasser eux-mêmes toutes les normes radiophoniques conventionnelles. Le Comte, leader de la station, interprété par Philip Seymour Hoffman, se lance le défi de prononcer pour la première fois le mot fuck à l’antenne et c’est dans ces moments là que l’audience est la plus élevée. Radio Rock, allégorie filmique de l’ensemble des radios pirates, est donc un symbole de liberté pour la jeunesse qui l’emploie comme un moyen se marginaliser de leurs parents. Les radios pirates furent un vrai phénomène de société, en quelque sorte annonciateur du Festival de Woodstock de 1969.
Le sentiment de liberté que véhicule le film se retrouve pleinement dans une séquence formidable, très représentative de son ambiance générale. Radio Rock n’est réservée qu’aux hommes. Une seule femme, une homosexuelle endurcie, est acceptée à bord. Toutefois, les animateurs reçoivent des visites féminines toutes les deux semaines, et un DJ de la chaîne annonce qu’il va se marier avec une femme montée à bord un jour. Toute l’équipe du navire décide alors de fêter l’événement et d’enterrer la vie de garçon du futur marié, Simon (Chris O’Dowd). Le navire clandestin accoste (c’est la seule fois où l’équipage est sur terre) et la bande d’amis animateurs débarque dans les rues de Londres en pleine nuit. Sur un fond musical entraînant que l’on doit aux Kinks (Sunny afternoon), la bande passe de bar en bar. Richard Curtis combine tous les éléments techniques et scénaristiques nécessaires (montage rapide, morceau de rock, gags) afin de donner la vivacité propice à la réussite d’une telle séquence. Les personnages traversent la ville à toute allure, d’un pas vif (le plan de Nick Frost prenant la tête du cortège témoigne d’une énergie incroyable). Et encore une fois, les personnages se permettent tout ce qu’ils désirent. Tous alignés, ils urinent les litres de bières ingurgités sur un monument patrimonial londonien ; filmés de dos, chaque personnage se reconnaît à sa silhouette plus ou moins saugrenue (la pause de Rhys Ifans est la plus marquante). Ce rythme effréné, soutenu par une musique qui l’est tout autant, témoigne du talent dont nous fait part Richard Curtis à travers l’ensemble de ce film.

On constatera néanmoins quelques gags exagérés, caricaturaux, certains personnages parfois irritants (Simon et Kevin notamment). Très soulignés, ces éléments nécessitaient davantage de subtilité dans leur introduction (n’oublions pas que Richard Curtis a été le principal scénariste de la série télévisée Mister Bean, série qui ne s’avère pas être un gage de subtilité). Cependant, ces défauts sont vite rattrapés par les qualités principales du film (les personnages farfelus, un casting hétéroclite en or [Philip Seymour Hoffman, Nick Frost, Bill Nighy, Rhys Ifans, Kenneth Branagh et Emma Thompson] qui confronte des acteurs débordant d’énergie et le rock entraînant qui embellit l’intégralité du film). L’objectif premier du film est donc rempli : donner le sourire aux spectateurs. En outre, on peut être amenés à une certaine réflexion via ce film aux allures exclusivement divertissantes, peut-être que Richard Curtis ne cherchait pas prioritairement à poser ce débat mais il n’en demeure pas moins intéressant. Le film représente une génération qui a conquis sa liberté, s’est affranchie du puritanisme omniprésent de l’époque, nous serions donc « libres » aujourd’hui, du moins, bien plus qu’auparavant. Toutefois, il est tout à fait légitime d’être nostalgique de cette prise tangible de liberté de la jeunesse d’hier (le phénomène des radios pirates en est un témoin, tout comme un certain mai 68). Woodstock est très loin de notre jeunesse faussement satisfaite et mollassonne. Le film nous permet (inconsciemment) de savourer notre liberté présente, que d’autres ont acquise antérieurement, il est fondamental d’en être conscient, de savoir en profiter et de la maintenir constamment présente dans notre mode de vie. Voici le véritable héritage des radios pirates, que certains de nos propres parents écoutaient. |
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Images : © StudioCanal
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A lire ! VERSUS n°16 [Contrepoint de vue sur le cinéma]
Par Julien Hairault, le 20 juillet 2009 2009 - 18:17 |
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Le seizième numéro de VERSUS (Contrepoint de vue sur le cinéma) vient de paraître, et est disponible sur le site internet de la revue, et dans quelques librairies spécialisées.« Contrepoint de vue » sur le cinéma de genre et même toute œuvre audiovisuelle estimée subversive ou incontournable, VERSUS poursuit envers et contre tout son existence de titre de presse parallèle.
A la une de ce seizième numéro :

> « Ennemis publics n° 1 » : à l’occasion de la sortie du nouveau film de Michael Mann retraçant la fin de carrière du gangster John Dillinger, retour sur les plus grandes incarnations de l’ennemi public à l’écran. De l’âge d’or du genre au Scarface de Brian De Palma (en couverture), en passant par les « french » hors-la-loi (Mesrine) et les yakuzas, une mise en perspective de la figure déterministe du bandit médiatique.
> « Cinémachines » : hommes et robots dans les films de science-fiction, entre conflit d’identité (Terminator Renaissance & cie) et questions d’intelligence artificielle.
> Instantanés du cinéma allemand contemporain.
> 62e Festival de Cannes, compte-rendu et cahier critique.
> 1er Festival du Film Policier de Beaune 2009.
> Analyse carrière Tony Scott et critique de L’Attaque du métro 123.
> « Carte blanche à... » Nina Hoss, Ours d’Argent 2007 de la meilleure actrice.
> Parallèle analytique entre Hunger et le choc de l’été Bronson.
> Rétrospective : La Rumeur de William Wyler.
> Actualité DVD d’avril / mai / juin.
> Portrait de Christian Bale.
60 pages – couvertures couleur – 4,00 € (sans frais de port supplémentaires)
Pour passer commande et/ou vous abonner (avec DVD(s) offert(s) !), une seule adresse :
>>> versusmag.fr |
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Dans la brume électrique
(Un film de Bertrand Tavernier)
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Le nouveau film de Bertrand Tavernier marque avant tout une communion, une sorte d’aboutissement du parcours brillant du réalisateur français. Le cinéaste a situé et tourné son dernier film en date aux Etats-Unis, sur la terre de la majeure partie des artistes dont il est un fidèle émule. Dans la brume électrique est un polar classique, réalisé malgré quelques faux pas qui s’avèrent négligeables face à la passion dont témoigne Tavernier dans cette œuvre pour le 7ème art.Une jeune prostituée est retrouvée assassinée, sauvagement mutilée à New Iberia, en Louisiane. L’inspecteur Dave Robicheaux est chargé d’enquêter, il est rapidement amené à suivre les traces d’un tueur en série. Il soupçonne l’implication de Julie « Baby Feet » Balboni, un mafieux impliqué dans de nombreux trafics locaux illicites. A mesure que Robicheaux s’approche du tueur présumé, le meurtrier se rapproche de lui et de sa famille. Parallèlement, Robicheaux arrête pour conduite en état d’ivresse Elrod Sykes, une superstar hollywoodienne, en compagnie d’une actrice, Kelly Drummond, avec qui il venait participer au tournage d’un film en Louisiane, partiellement financé par l’investisseur notoirement véreux : « Baby Feet » Balboni. L’acteur confie à l’inspecteur qu’il a fortuitement découvert des ossements humains dans un bayou du delta de l’Atchafalaya. Au cours de l’enquête Robicheaux se retrouve malgré lui plongé dans ses souvenirs. Il se rappelle avoir été - enfant - témoin du meurtre de la personne dont il a retrouvé les restes mortuaires gisants dans un marais où l’a mené Sykes.

Entre les mains de Bertrand Tavernier, le film prend une certaine assurance, puisque le réalisateur a une profonde expérience du genre, que ce soit en tant que cinéphile ou en tant que cinéaste. Il nous livre un film solide, exploitant la majorité des codes du polar ancestral sans pour autant que son œuvre puisse être qualifiée de « cliché » ou d’artificielle. La sobriété du film n’est pas sans rappeler les films de Clint Eastwood (notamment Minuit dans le jardin du Bien et du Mal, voir ci-dessous). Une scène du film est particulièrement intéressante, de par sa mise en scène réfléchie, et représentative de l’atmosphère du film. Dave Robicheaux reçoit un coup de téléphone du prétendu tueur, lui donnant rendez-vous dans un bar. Motivé par la volonté de lever le voile couvrant les mystères qui l’entourent et l’oppressent, le détective se rend au lieu donné, aveuglément. Il y attend de longues heures sans que personne ne vienne, avant de décider de revenir sur ses pas. A peine sorti de l’établissement, il reçoit autour de lui une rafale de coups de feu. Il parvient tant bien que mal à s’abriter derrière une portière de voiture, à saisir son revolver et à tirer sur son adversaire qui est posté au volant d’une voiture, sans le percevoir distinctement, à travers la nuit. En compagnie de Lou, son collègue qui arrive une fois le guet-apens démantelé, il retrouve une femme morte, tuée par ses propres balles. D’abord – instinctivement – ils la suspectent d’avoir été celle qui a tiré sur Robicheaux, et pourtant il n’y a aucune trace d’arme dans la voiture. Robicheaux refuse de s’innocenter en plaçant une arme aux pieds de la victime (innocente ?) comme le lui conseille Lou. Les détonations et les impacts sont donc provenus d’une source mystérieuse, à la limite du paranormal. Cette brève séquence qui tient en haleine le spectateur reflète la désorientation du spectateur et du protagoniste dans laquelle les plonge le film. De nombreux éléments paraissent ainsi concrets mais demeurent non élucidés, sans pour autant que le spectateur soit indifférent au récit conté. Nous sommes constamment plongés dans une atmosphère étriquée, qui met sans cesse les personnages en proie à une menace qu’ils ne perçoivent pas et qui ainsi est encore plus patibulaire. Rien ne semble facile pour les protagonistes, tout est nuancé. Le réalisateur prend à contre-pied certains schémas filmiques – caricaturaux – d’enquêtes hollywoodiennes qui consistent à mettre trop simplement en opposition un gentil inspecteur et un méchant tueur. Toutes ces subtilités sont transmises par les personnages brillamment interprétés. Effectivement, qu’il s’agisse des premiers rôles ou des personnages secondaires, le casting et la direction d’acteurs sont de qualité. Tommy Lee Jones (JFK ; Le fugitif) est à l’origine d’une très bonne interprétation sur laquelle repose la linéarité du film. John Goodman (The Big Lebowski ; A tombeau ouvert) en mafieux vicieux et Peter Sarsgaard (K19 : le piège des profondeurs ; Jarhead, la fin de l’innocence) comme superstar hollywoodienne, sont tous deux magnifiquement antipathiques, ce qui demeure une difficulté d’interprétation puisque l’acteur doit réussir à faire détester son personnage tout en captivant l’attention du spectateur sur lui. Quant à Kelly MacDonald (Nanny McPhee ; No country for old men) qui joue la comédienne Kelly Drummond, elle confirme son potentiel d’interprétation. Prometteuse dès Trainspotting de Danny Boyle, elle donne ici une interprétation ambiguë d’un personnage désemparé, qui reste avec Elrod Sykes par intérêts et se lie d’une réelle amitié avec Dave Robicheaux qui lui conseille d’ailleurs de quitter la superstar, ce qu’elle entreprendra. Son personnage changeant au fur et à mesure de caractère, sa composition est hétéroclite, naviguant à travers les différents registres liés aux états d’esprit évoluant de son personnage. Ces nuances d’interprétation auxquelles Tavernier et ses comédiens semblent prêter énormément d’attention sont dues au fait que le scénario est l’adaptation d’un roman policier. Effectivement, Jerzy Kromolowski et Mary Olson- Kromolowski ont adapté le roman de James Lee Burke Dans la brume électrique avec les morts confédérés (In the electric mist with confederate dead) publié en 1993 et pour la première fois adapté au cinéma par Bertrand Tavernier. L’écrivain américain est notamment réputé pour sa série de polars ayant pour héros l’inspecteur Dave Robicheaux. On peut ressentir le romanesque dans l’adaptation filmique, on y perçoit les sentiments et les états d’âme des personnages, délaissant quelque peu le récit, déséquilibre propice à la littérature et périlleusement adaptable au cinéma, par un souci d’attractivité du film vis-à-vis du spectateur. Ce thriller est également servi par une bande originale envoûtante signée par le compositeur italien à la renommée ascendante et à la filmographie internationale, Marco Beltrami, à qui l’on doit notamment les musiques de la dilogie française Mesrine de Jean-François Richet, de superproductions américaines (I robot, Terminator 3 : le soulèvement des machines) ou de films plus intimistes, comme Trois enterrements de Tommy Lee Jones. Cette bande originale reflète le caractère fantastique du film (thème développé ci-dessous), ainsi que son ambiance angoissante, tout en maintenant (et c’est surtout cela qui la rend intéressante) une linéarité cohérente au film. Le film est souvent ambitieux, en montrant les songes intérieurs du héros, mais cette musique préserve le film dans un certain classicisme, sans pour autant gâcher l’audace de Beltrami. En outre, la bande son du film est momentanément ponctuée de morceaux musicaux déjà existants, il en est ainsi de Old Stack O’Lee Blues et de Frankie and Johnny des jazzmen américains, respectivement, Sidney Bechet et Omer Simeon. Ces deux illustrations sonores habilement choisies reflètent partiellement l’univers du film et le mode de vie du héros. Ce film policier complet, à la fois classique et novateur, est le fruit d’un travail collectif mené à bien par Bertrand Tavernier, légitimement récompensé par le Grand Prix du Festival du Film policier de Beaune. Néanmoins, face à tant de réussite, subsistent quelques aspects que l’on peut critiquer négativement.

Tout d’abord, on peut reprocher au film la façon dont il emploie le surnaturel. En effet, Dave Robicheaux est habité de visions de soldats confédérés, dont le général John Bell Hood, son interlocuteur direct dans son subconscient. L’idée est bonne, Dave Robicheaux est intérieurement troublé, ce qui nous amène à une réflexion enrichissante sur le personnage. Cependant, il y aurait pu avoir une sorte d’hésitation d’utilisation du surnaturel (registre plutôt inhabituel dans un tel film) dans l’élaboration de l’œuvre, mais ici Tavernier et ses scénaristes ne tombent pas dans ce piège et optent pour un choix manichéen : ils utilisent le surnaturel – qui devient ainsi fantastique – dans le film en toute impudeur, les personnages irréels sont traités comme des personnages ordinaires, aucun mystère ne les entoure. Ceci a pour conséquence de rendre le spectateur confus, complètement désorienté face à un tel mystère (qui sont ces hommes ?). Cet univers paranormal n’en demeure pas moins enivrant puisque le spectateur cherche une cohérence, qu’il ne trouve pas d’ailleurs. De par l’utilisation abrupte du fantastique, le film rejoint Minuit dans la jardin du Bien et du Mal où Clint Eastwood mettait en scène une Société où le réel côtoyait le fantastique quotidiennement. Encore une fois, le spectateur se retrouvait perdu suite à ce choix artistique tranché à cause duquel il se demandait comment un chien invisible pouvait être tenu en laisse et surtout ce qu’il venait faire au beau milieu d’un récit captivant. Le fait que le fantastique soit si facilement ancré dans le récit n’est pas bénéfique pour le film, davantage de subtilités dans son introduction auraient pu donner une cohérence au récit. Ensuite, le récit comprend peu de péripéties, Tavernier analyse plus ses personnages que son histoire, on se sent dans une œuvre aux consonances romanesques que le cinéma ne parvient pas à rendre convaincante. L’enquête est secondaire par rapport aux personnages et au fantastique, les spectateurs sont alors facilement déroutés face à ces quelques péripéties qui se recoupent étrangement à travers le personnage principal, ce qui constitue d’ailleurs une facilité scénaristique indéniable. La perte du récit au profit de l’étude des personnages et la mise en valeur de l’ambiance du film crée une immobilité dans le film, rebutant quelque peu le spectateur. Enfin, beaucoup se sont interrogés sur l’impersonnalité du film de Tavernier. Aller tourner aux Etats-Unis constitue une prise de risque considérable. Pourtant, Tavernier s’en sort bien, faisant de son film un hommage au cinéma américain qui lui est cher.
Comme nous le disions, Bertrand Tavernier s’impose comme un connaisseur hors pair du cinéma américain. Ses ouvrages sur ce cinéma sont devenus de véritables références pour les cinéphiles et confirment sa réputation : 50 ans de cinéma américain, co-écrit avec Jean-Paul Coursodon, et L’ami américain. Après avoir co-réalisé avec Robert Parrish en 1983 un documentaire, Pays d’octobre (Mississippi Blues), à propos de l’état avoisinant la Louisiane (état dans lequel se situe l’action de Dans la brume électrique) et notamment son héritage musical, il réalise sa première fiction dans cette même zone géographique, encore empreinte de racines françaises. Ce précédent documentaire a sûrement aidé Tavernier dans sa mise en valeur des bayous de Louisiane, où la lumière joue un rôle essentiel, notamment pour créer une brume étrange (d’où le titre), une ambiance moite, réaliste et dérangeante. On voit également les ravages de l’ouragan Katrina qui a frappé cette région en 2005, bien que l’ouragan ait frappé a posteriori de la parution du livre adapté, Tavernier prend la liberté d’actualiser le contexte géographique dans lequel il place son film. Malgré les quelques défauts que recèle ce film, on ne peut qu’être témoins de l’épanouissement de Bertrand Tavernier dans la conception de son œuvre rassemblant la plupart des éléments qui lui sont chers. |
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Images : © TFM Distribution
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Bronson
(Un film de Nicolas Winding Refn)
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Nicolas Winding Refn, le réalisateur danois de la trilogie culte Pusher, s’est lancé dans la transposition sur grand écran de la vie du prisonnier le plus violent de l’histoire de la Grande Bretagne : Charles Bronson (de son vrai nom Michael Peterson). Totalement hybride, le résultat final n’est pas la grosse claque annoncée, mais certainement l’un des meilleurs films de l’été !Tout d’abord, il faut insister sur le fait que ce Bronson n’est pas un film social, dans la lignée d’un Ken Loach qui avec un tel sujet, aurait trouvé de quoi critiquer encore un peu plus l’esclavagisme moderne et la société britannique. Non, Bronson est un portrait, celui d’un homme peu ordinaire dont la principale occupation est de prolonger ad vitam son séjour derrière les barreaux. Cet homme au physique de bodybuilder croisé avec la moustache de Freddy Mercury a en effet passé la majeure partie de sa vie en prison suite à de nombreuses agressions commises sur ses gardiens et co-détenus.

"Personnage" assez peu connu en France, Bronson est aussi et surtout un artiste réputé, dont les poèmes et les peintures ont fait le tour du monde. C’est d’ailleurs la transformation du voyou en esthète qui intéresse le plus Nicolas Winding Refn. Né Michael Peterson, Bronson s’est donc choisi un deuxième "moi", comme un nom de scène. Habilement du reste, le film se fait l’écho de cette mise en abîme artistique. Nombre de séquences se passent sur la scène d’un théâtre, où le personnage principal, face caméra, énumère les étapes importantes de sa vie. A l’intérieur même des différentes prisons qu’il traversera, Bronson met également en scène sa propre vie : Docteur Peterson et Mister Bronson. Avant de passer à l’acte en défiant avec fracas ses matons, notre héros a pour rituel de changer littéralement de peau. Après avoir pris en otage le libraire d’une prison, Bronson demande à ce dernier de lui enduire le corps de beurre, afin que ses futurs opposants aient du mal à le saisir. Plus tard, il réitérera l’opération avec de la peinture noire. Il y a définitivement dans cette démarche l’ambition de passer d’un état à un autre. A vouloir prolonger pour toujours son séjour en prison, Michael Peterson cherche bien plus qu’à toucher du doigt le célèbre quart d’heure de célébrité d’Andy Warhol, mais avant tout à devenir une icône, le symbole vivant d’une rébellion envers la société et ce qu’elle impose à ses administrés...

Le film lui rend d’ailleurs plutôt bien la pareille, à travers une mise en scène des plus clinquantes, qui cite ostensiblement le cinéma de Stanley Kubrick, et plus particulièrement Orange Mécanique, auquel la presse britannique compare un peu trop vite ce Bronson. S’il n’a jamais rencontré personnellement son sujet lors de la préparation du film, le cinéaste danois en fait clairement un modèle de résistance quasi-héroïque (il faut le voir se battre, seul contre une dizaine de gardiens à chaque fois), et en même temps un cas perdu, tant l’ambition de Bronson est égoïste. Le film, lui, enchaîne avec un rythme soutenu les scènes musclées, les digressions théâtrales, et les morceaux de culture populaire intemporels, à l’image de cette inoubliable bal dans un hôpital psychiatrique où des patients sous sédatif dansent sur du Pet Shop Boys. Si Bronson succombe par instants à l’image choc et facile, c’est pour mieux faire ressortir le destin hors-norme d’un personnage finalement complexe, que l’acteur Tom Hardy a su interprété avec force et passion.
Retrouvez une analyse comparée des films Hunger et Bronson dans le nouveau numéro 16 de la revue VERSUS
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Images : © Le Pacte
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Boogie
(Un film de Radu Muntean)
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Jusque là, Radu Muntean était sans doute l’un des moins connus des cinéastes roumains contemporains. Après Furie en 2002 puis Le papier sera bleu en 2006, ce troisième film a été selectionné au festival de Cannes 2008, mais n’a pas connu le même écho que ceux de ses compatriotes Cristian Mungiu (4 mois 3 semaines 2 jours), Corneliu Porumboiu (12h08 à l’est de Bucarest, et bientot Policier, adjectif) ou Cristi Puiu (La mort de Dante Lazarescu). Alors que Le papier sera bleu était une reconstitution minutieuse de la semaine de révolution de 1989, qui mit fin au régime de Ceaucescu, Boogie s’intéresse à la folle nuit de Bogdan, perdu entre vie de couple, vie de famille et travail.Même si le cinéaste ne cherche pas à dissimuler le contexte, force est de constater que les questions sociales et la critique du communisme et de Ceaucescu ne sont pas les leitmotivs de ce film. Picnic avait à sa façon annonçer le changement : les nouvelles obsessions d’un cinéma roumain en pleine mutation sont bien celles d’un pays démocratique et ouvert. Non plus le collectif et l’histoire nationale, mais le parcours individuel de la génération actuelle des trentenaires, la recherche de l’épanouissement en couple et au travail en plein coeur d’une société nouvellement capitaliste. L’acteur Dragos Bucur est Bogdan, il vit avec Smaranda (la comédienne Anamaria Marinca, personnage principal de 4 mois 3 semaines 2 jours, qui passe avec ces deux films d’un corps vide et violé, à celui d’un corps plein [elle est enceinte] mais trompé), ils ont un fils, Adi, et attendent un deuxième enfant.

La petite famille choisit de profiter du 1er mai pour se retrouver le temps d’un week-end prolongé dans une station balnéaire qui a elle-même du mal à survivre à la révolution (les roumains ont maintenant la possibilité de partir à l’étranger...). La première scène, en plan-séquence, filme de face les jeux du père et du fils sur la plage. Tout semble plutôt bien se passer, mais dès que l’enfant met à mal les plans du père, celui-ci a vite fait de l’accuser d’impatience. S’ensuit un détachement progressif des trois personnages. Elle, déjà (mise ?) de coté semble préoccupée, lui au téléphone avec son travail ou en train de se baigner dans une mer gelée pour se prouver à lui-même et à quelques jeunes qu’il ne s’est pas ramolli... L’enfant ne devient plus qu’une source de dispute de plus. Sur le chemin du retour vers l’hotel, ils croisent un ancien ami du lycée de Bogdan, et se mettent d’accord pour passer la soirée ensemble avec un troisième comparse.

Ils se retrouvent dans un restaurant, seuls Bogdan, sa femme et son fils prennent un repas, premier signe d’un décalage que le jeune père s’efforcera par la suite de réduire au maximum. Les deux amis du lycée n’ont déjà pas la même vision de la soirée qui se projette. Très vite, Smaranda doit aller coucher le petit. Elle n’apprécie guère que lui reste plus longtemps avec ses amis et le lui fait comprendre. La séparation géographique accentuera à partir de là l’éloignement sentimental. Et si plus tard Bogdan la rejoint, ce n’est que pour mieux ressortir de la chambre après une dispute et retrouver ses amis encore plus loin. Le scénario bien ficelé de ce film tient dans sa progression dramatique et à la particularité de ses deux éléments déclencheurs : les retrouvailles avec ses amis, et la rencontre avec une vendeuse aguicheuse. Bogdan se retrouve projeté quelques années en arrière, quand il jouissait de son succès auprès des filles. Première échappée, plus mentale que physique. Bogdan a soif de liberté et plus sa femme s’épuisera à lutter pour défendre les valeurs familales, plus il s’en détachera.
Au coté morbide et glauque des films roumains des années 90 et 2000, Radu Muntean préfère le cynisme. Le film s’enfonce un peu plus dans l’abject et le dégoût. Incapables d’envisager le rapport sexuel et la vie à deux autrement qu’en offrant des contreparties financières (un des deux amis va se marier avec une suédoise surtout parce que cela lui permettrait d’améliorer sa situation ; autre anecdote importante soi dit en passant : quand l’occident representait dans les années 80 et 90 l’espoir et la réussite, il rime aujourd’hui avec humiliation et précarité), ils finissent par se payer une prostituée qu’ils "combleront" chacun leur tour ! S’il est une chose que la société roumaine ne semble pas encore avoir révolutionné, c’est bien le statut de la femme dans les mentalités. C’est très simple, soit c’est une prostituée et on en retrouve dans un film roumain contemporain sur deux, soit c’est une mère au foyer, délaissée, feignante (car l’homme, lui, travaille dur pour nourrir cette femme dont il se fout et ses enfants qu’il ne voit jamais), chiante et caractérielle. Finalement, si Anamaria Marinca est bien enceinte dans ce film, on se demande si la situation n’est pas tout aussi perverse et malsaine que le viol qu’elle subit de la part du faiseur d’anges dans 4 mois 3 semaines 2 jours.
Au cours d’une des dernières scènes du film, les trois acolytes se promenent au petit matin jusqu’à l’ancienne et luxueuse villa de vacances de Nicolae et Elena Ceaucescu. L’un d’eux demande à qui elle appartient aujourd’hui, un autre répond : "Ho Chi Min !" Les deux dictateurs avaient plus d’un point commun, et parmi eux, cette même hypocrisie de l’idéologie et le faste de leur mode de vie. Qu’en reste-t-il vingt ans plus tard ? Le désir impossible à assouvir de posséder, l’individualisme, et la haine enfouie des bulgares, des hongrois... (perceptible à travers la récurrence de petites blagues racistes). Radu Muntean passe de la critique du communisme à celle du capitalisme moderne. C’est sans doute ce qu’on pouvait espérer de mieux au nouveau cinéma roumain : ne pas s’arrêter avec le post-communisme, ne pas se contenter de se venger de ces années d’interdit et trouver enfin la voie de la libre création sans perdre ses singularités et ses héritages. Renouvellement donc, mais aussi confirmation que le minimalisme célébré chez les cinéastes roumains s’adapte très bien aux questions contemporaines : unités de lieu, d’action et de temps, plan séquences, plan fixe, éclairage léger... |
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Images : © Multimedia Est
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A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.
- Down By Law de Jim Jarmush
- La Grande illusion de Jean Renoir
- Hunger de Steve McQueen
- La Grande évasion de John Sturges
- L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel
Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan. |
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